Les mouvements sociaux dans le monde arabe

Cela montre aussi la nécessité d'un examen minutieux des mouvements sociaux dans les sociétés arabes. Cette étude cherchera avant tout à déterminer les caractéristiques de ces mouvements à l’aune des transformations de la structure sociale. Pour ce faire, elle s’attachera à analyser leur émergence, leurs modes d'expression, leurs interactions avec l'environnement, leurs propositions de changement, leur potentialité et l'influence qu’exercent sur eux les conditions extérieures et mondiales. Cette analyse comprendra trois parties. La première traitera du contexte social, économique et politique au sein duquel les mouvements sociaux évoluent. La deuxième s'attachera essentiellement à l’étude des principaux mouvements de la région. Et la troisième partie sera surtout consacrée à leur potentialité et aux défis qu’ils ont à relever pour résister au néolibéralisme.

I. Les Etats arabes après l’indépendance et la crise des mouvements sociaux

Une fois l'indépendance conquise par les mouvements de libération, un nouveau type d'Etat émergea dans la région : l’Etat indépendant. Vu la faiblesse des forces sociales et politiques qui caractérisaient la période précédente, les mouvements de libération nationale et la construction d’Etats indépendants semblaient constituer l'unique issue à la crise d’autorité et à la question du développement économique. Et cette soif d'indépendance allait effectivement déboucher sur la création d’Etats modernes. Les priorités nationales du début furent donc avant tout le renforcement de cette indépendance et la construction d'un Etat symbolisant l'unité et l'identité nationales. Il s’agissait d’encourager le développement économique et social afin de combler le retard et de répondre rapidement aux besoins et attentes des groupes sociaux qui s'étaient mobilisés dans les luttes de libération.

Pour atteindre cet objectif, les nations arabes ont opté pour une forte centralisation du pouvoir, ce qui était à leurs yeux le moyen le plus adéquat pour garantir leur indépendance face aux menaces extérieures, pour contenir les tensions sociales, adoucir les clivages entre les classes, et, partant, réduire toute source potentielle de conflit. L'élite au pouvoir (composée surtout de technocrates, de hauts fonctionnaires et d'éléments militaires et nationalistes) estimait alors que la clé pour rattraper le retard historique résidait dans la transformation des structures économiques et la création d'une économie industrialisée et nationalisée. Aussi, l'Etat se devait d’être fortement centralisé afin de mieux planifier la modernisation de la société et mobiliser plus efficacement l'opinion publique pour réaliser ces changements radicaux. La démocratie n'intéressait pas l'élite au pouvoir. C'est pourquoi le renforcement de l’Etat a prévalu sur la démocratisation et l'unité sur le pluralisme. Cette situation finit par déboucher sur la mise sur pied d’Etats autoritaires, cultivant jalousement leur pouvoir autocratique (Ali Aoumleel, Saad El-Din Ibrahim, 175-176).

Les constitutions de la plupart des pays arabes ont d’emblée cautionné cet autocratisme basé sur un déséquilibre des forces, qui favorisait l'exécutif et concentrait le pouvoir dans les mains du président. A l’époque, les institutions socio-économiques étaient faibles et leur efficacité toute relative, en raison principalement du rôle primordial joué par l'élite militaire (Amany Kandil, 184-186). Le système patriarcal en est sorti renforcé économiquement et politiquement et la personnalisation du pouvoir s'est accentuée. Les avantages que les masses tiraient de ce système étaient variables.

Après l’indépendance, les Etats arabes se lancèrent également dans des réformes agraires en vue d'obtenir les investissements en capitaux nécessaires à l'industrialisation et à l'amélioration de l'infrastructure et du système éducatif. Ils adoptèrent une stratégie fondée sur la substitution des importations et une planification centralisée. Toutefois, si dans un premier temps l'industrialisation et le lancement de ce processus de développement donnèrent de bons résultats, grâce à la mise en oeuvre systématique de ces politiques, ces résultats furent par la suite laminés par plusieurs crises. Le financement de ces réformes devint de plus en plus difficile. L’Etat chercha à combler le déficit via une politique d’inflation, entraînant une hausse des prix, une réduction des dépenses publiques et, partant, une diminution de la qualité des services. Des politiques d'emprunt inconsidérées ne firent qu'ajouter le service de la dette au problème financier plus général. Mais il y eut plus. Le choc de la défaite militaire accéléra l'érosion systématique de la légitimité populaire de l'Etat, la population ne bénéficiant finalement ni du développement, ni d'une véritable indépendance.

C’est dans ce contexte qu’une forme d’opposition émergea dans les rangs de certains mouvements sociaux, mouvements estudiantins, ouvriers ou démocratiques. C’est que, comme le signale très justement Samir Amin, à l’époque, l'entreprise bourgeoise, en choisissant de faire dépendre le processus de développement de l’extérieur, avait elle-même montré que l'indépendance sur laquelle elle s'était appuyée pour légitimer sa dictature n'était qu'un leurre (Samir Amin, 1991, 136). Confrontés à des crises sans précédent, nombre de pays cherchèrent l'issue dans une alliance avec l'Occident et s'engagèrent à mettre en oeuvre les politiques néolibérales dictées par les institutions financières internationales. En retour, cette nouvelle alliance et ces nouvelles politiques les contraignirent à se doter d'une nouvelle forme de légitimité, en phase avec le libéralisme politique. Mais cette légitimité nouvelle se constitua sous l'influence de la tradition patriarcale et de l’autoritarisme centralisateur, dans un contexte de mécontentement croissant de larges pans de la population affectés par ces nouvelles politiques. Les Etats continuèrent donc à tirer leur légitimité des traditions, et plus précisément des traditions islamiques, monarchiques et tribales (Samir Amin, 2003).

Le glissement progressif de ces Etats vers l’économie de marché se traduisit par l'expansion du secteur privé et la privatisation de nombreux secteurs autrefois pris en charge par l’Etat. Ces vagues de privatisations touchèrent d’abord et avant tout les secteurs de la sous-traitance, puis les banques et les services et, dans une moindre mesure, l'agriculture et l'industrie légère. Par ailleurs le secteur privé obtint des franchises de sociétés multinationales étrangères. L'expansion rapide de ce secteur s’accompagna d’une multiplication des pratiques parasitaires (spéculations immobilières, formes de courtage et de commissions – pour ne citer que les plus importantes) qui ouvra la voie aux pratiques informelles dans les classes supérieures. Qui plus est, de très hauts fonctionnaires, des officiers et du personnel de sécurité se mirent à travailler pour le secteur privé, secrètement durant leur carrière publique, puis plus ouvertement à la fin de celle-ci. La pratique du népotisme consolida également les liens entre les élites économiques et politiques, et le pouvoir politique se mit à jouer un rôle central dans les activités économiques. Ce système, appelé capitalisme spéculatif ou capitalisme improductif, fit la part belle aux rapports clientélistes et favorisa l’émergence d’une économie de « répartition », au détriment de la production (Bourhan Ghelioun, 127 ; Saad El-Din Ibrahim, 275-277).

En plus de cette interpénétration entre le monde des affaires et la politique, qui en soit mine déjà l'authenticité du libéralisme dans les sociétés arabes, l'élite économique n'est pas réellement indépendante, puisque son existence dépend des services directs ou indirects qu'elle rend au marché mondial. Le marché national n’est plus à ses yeux qu’un instrument d'accumulation du capital indispensable à son intégration au capitalisme mondial. La bourgeoisie s'est ainsi progressivement coupée des réalités du monde arabe, de la pauvreté endémique et de la montée de l'économie informelle. En toute logique, cette classe ne peut encourager simultanément les libertés démocratiques et les libertés économiques auxquelles elle doit pourtant son existence. Dépendante vis-à-vis de l’extérieur, elle ne recherche pas l’appui d'une base sociale large pour faire avancer son programme libéral. Elle compte en réalité essentiellement sur les pressions exercées sur les Etats par les institutions internationales pour parvenir à ses fins. L’alliance entre les élites au pouvoir et les puissances étrangères, ainsi que l’émergence d’un autoritarisme despotique, sont les deux principaux facteurs qui expliquent le maintien, dans le monde arabe, d'une forme de capitalisme dépendant en dépit des contestations sociales (Bourhan Ghaliouen, 128; Ali Omleel ; Samir Amin, 2003).

La détermination des régimes arabes à se conformer aux systèmes politiques de leurs alliés occidentaux s'accompagna de pressions des organismes de crédits pour que ces "démocraties" minimisent le rôle socio-économique de l'Etat, dans l'intérêt bien compris d'une élite économique et culturelle qui ne cesse de vanter les mérites du libéralisme et le caractère inéluctable de la mondialisation.

Bien entendu, l'émiettement du rôle de l'Etat ne pouvait que déboucher sur une diminution de l’influence des organisations populaires sur les grandes décisions politiques et économiques, jugée en contradiction avec les politiques néolibérales. Dans ce contexte, le pluralisme politique est avant tout considéré comme un privilège accordé par l'élite et pouvant être retiré en cas de mauvais usage, en particulier dans les pays arborant des dehors démocratiques. L'Etat a donc conservé sa nature autoritaire et n'a procédé qu’à des réajustements mineurs, traduisant le passage du type absolutiste à un nouveau type de contrôle (Amany Kandeel, 51). En outre le pluralisme politique s’est accompagné d'un retour des systèmes autocratiques mamelouks, sapant la capacité des forces populaires à s'organiser sur des bases indépendantes (Samir Amin, 2003). A ce titre le cas de l’Egypte est plus qu’emblématique. A la fin des années 1970, un ensemble de lois restrictives prévoyant des peines à perpétuité pour des condamnations politiques y ont été adoptées. Rebaptisées "lois de la honte", elles sont durablement inscrites dans le paysage politique égyptien.

Ce climat autoritaire a contribué à l'asphyxie des autres courants de pensée politique et intellectuelle. Et l'absence d'une base sociale, conséquence des agissements de l'élite économique, ne pouvait qu’accroître la crise du libéralisme. Parallèlement, l'effondrement de l'Union soviétique a aggravé la crise de la gauche. En dépit de heurts avec plusieurs branches de l'Islam politique, certaines de ses tendances ont acquis un certain poids politique, qui leur a fourni un pouvoir de négociation. Quelques partis ont même réussi à trouver leur place dans le jeu politique, bien que les règles y soient fixées d’avance. Au fil du temps, ils ont appris à s'accommoder des faibles marges d'opposition qui leur sont concédées. Ils occupent un certain nombre de siège dans des parlements qui n'ont toutefois que peu d’influence réelle sur les prises de décision.

La similitude entre les pratiques du régime et celles des partis est un autre fait frappant. La réalité quotidienne diffère radicalement des exigences de liberté et de pratiques démocratiques inscrites dans les chartes des partis. La plupart des leaders de partis, ceux qui occupent les plus hautes fonctions depuis leur création, ont progressivement accaparé le pouvoir de décision, restreignant ainsi la participation de la base et des niveaux intermédiaires (Amani Kandeel, 134). Ce rôle dévolu aux personnalités se manifeste aussi nettement dans leur aptitude à faciliter les opérations et à maintenir une certaine communication avec le gouvernement. Les élites de tous bords ont dans l'idée que le changement ne peut se réaliser qu'à travers l'exercice du pouvoir central et suivant les diktats des pressions extérieures. La stratégie de changement adoptée par les élites doit donc être interprétée comme une tentative d'empiéter sur le système patriarcal en suscitant les réactions de l'opinion publique mondiale et des centres de pouvoir internationaux. Telle est notamment la stratégie de résistance adoptée par les dirigeants d'ONG, dont le nombre a fortement augmenté dans les années 1990, grâce à l’appui d'institutions donatrices et d'organisations internationales, dans le contexte de la transformation néolibérale.

Le modèle autocratique militaro-mercantile, présent dans le monde arabe, semble donc très proche du modèle mamelouk compradore/rentier (Samir Amin, 2003). Le triangle formé par l’Etat, l’opposition et les superpuissances rappelle le triangle du 18e siècle, qui incarnait la dépendance hiérarchique et l'hégémonie patriarcale, où les dirigeants populaires défendaient l’intérêt des masses en servant d’intermédiaires entre elles et les autorités locales, mais exerçaient aussi une domination sur la population en évoquant le pouvoir ottoman central qui les avait désignés. Une question dès lors doit être posée : les mouvements sociaux peuvent-ils dépasser ce triangle et amorcer un changement dans l'intérêt des masses ? Nous allons tenter d’y répondre.

II. Les principaux mouvements sociaux dans les sociétés arabes

L'avènement du néolibéralisme dans les sociétés arabes pose de nombreuses questions quant à la possibilité de rectifier les profonds déséquilibres que connaît la région depuis longtemps, en dépit des flambées de violence qui la traversent fréquemment. Les observateurs estiment que la région est sur le point de se transformer, même si ces transformations sont souvent difficiles à évaluer ou à prévoir. Les pouvoirs politiques et sociaux se contenteront-ils de jouer le rôle qui leur a été dévolu ? Les masses populaires supporteront-elles encore longtemps ces conditions (Mohsen Marzouk) ?

1. Les mouvements ouvriers

L’intérêt porté aux processus d'industrialisation par de nombreux pays fraîchement indépendants, en vue de construire de véritables économies nationales, entraîna l’émergence d’une nouvelle classe ouvrière, qualitativement et quantitativement différente de celle qui s’était constituée au cours de la période précédente. Ces transformations eurent à leur tour un impact direct sur le mouvement ouvrier. La colonisation avait donné à ce mouvement une forte dimension nationaliste, mais le fait que les Etats nationalistes devinrent ensuite les employeurs principaux a fortement marqué les débats entre le politique et l’économique et les rapports entre l'Etat et les syndicats.

Très tôt, les pays arabes adoptèrent des mesures qui octroyaient certains avantages aux travailleurs, tout en restreignant considérablement leur degré d’indépendance : mise sur pied d’organisations professionnelles gouvernementales, lois limitant ou abolissant le droit d’association, détricotage de tous les moyens de résistance et recours à des mesures de sécurité intérieure, voire à la violence. La Syrie et l'Egypte sont à cet égard des exemples emblématiques, même si ces politiques eurent un impact différent dans chacun de ces pays. En Egypte, elles incitèrent les dirigeants syndicaux à tenter d'échapper à l'hégémonie gouvernementale, donnant ainsi naissance à un mouvement ouvrier en marge du syndicalisme officiel. En Syrie, par contre, les travailleurs eurent tendance à faire entendre leur voix en utilisant le canal offert par le syndicalisme officiel.

Dans le courant de l’année 1968, l’Egypte a été le théâtre d’importantes mobilisations ouvrières, en marge du syndicalisme officiel et contre le gouvernement. A leurs débuts, les revendications de ce mouvement avaient encore un caractère franchement nationaliste – il s’agissait de traduire en justice les responsables de la défaite de 1967. Mais après 1968, la lutte se déplaça sur le terrain économique, et ses exigences partielles s'articulèrent à des revendications plus globales. Les travailleurs du secteur public y jouèrent un rôle clé, car ils avaient une conscience claire de la situation, et nombre d'entre eux avaient fait leurs premières armes dans le mouvement communiste des années 1940. Le rejet du syndicat officiel par les travailleurs devint manifeste lorsqu’ils refusèrent de traiter directement avec le syndicat lors d'une grève à Shoubra El-Kheima en 1975.

La Syrie connut une évolution différente. L'Union des travailleurs est devenue un syndicat politique suite à l'arrivée au pouvoir du parti Baas en 1963 et à sa capacité d'adapter sa rhétorique aux aspirations des travailleurs. Aussi la classe ouvrière devint un partenaire légitime du gouvernement, dans la mesure où elle était directement tenue responsable des échecs tout comme des bénéfices obtenus. L'Union des syndicats de travailleurs reste aujourd’hui encore une force majeure en raison des pressions exercées par la base ouvrière, de son discours historique anti-transcapitaliste, de sa participation active au sein de l'Union internationale des syndicats des travailleurs et du rôle joué par certaines personnalités de gauche, comme le Dr. Shebel Marzouk. Toutefois, la durabilité de ce mouvement est compromise car le gouvernement s’est lancé depuis peu dans un processus de réformes économiques et politiques (Saber Barakat, Kamal Abbas, Moustafa Magdy El-Gamal et Sawsan Zukzuk).

L'expérience tunisienne témoigne d’un autre type de rapport entre le mouvement ouvrier et l'Etat. En englobant l'Union générale des travailleurs, l’Etat a exposé le mouvement à d’autres facteurs politiques. C’est ainsi que, bien qu’étant souvent victime des contradictions inhérentes au système politique, l’Union est devenue un acteur incontournable de la scène politique. Ce qui lui a permis de devenir un agent de changement, bien qu'il n'ait sans doute pas su profiter pleinement des opportunités qui s'offraient à lui. En cause peut-être, la nature du régime Bourguiba, où la classe politique tout entière soutenait l'alternance du pouvoir, alors que dans les autres pays la technocratie était intimement liée au pouvoir central. Dans les années 1970, l'Union générale des travailleurs tunisiens regroupait les principales forces d'opposition. Elle était l'organisation populaire la plus puissante du pays, disposant même de bureaux dans toutes les grandes villes. C’est la raison pour laquelle le mouvement syndical réussit partiellement à imposer un programme social compatible avec les intérêts des masses populaires et de surcroît favorable à la démocratisation de la structure gouvernementale. Mais, Habib Achour, dirigeant de l'Union à l'époque, mêlé de près aux querelles entourant la succession du président Bourguiba, sacrifia le développement du syndicat à ses intérêts personnels. D'autre part, les forces conservatrices au sein de l'Union attisèrent certains conflits internes dans leur propre intérêt, ce qui lamina le syndicat et finit par le transformer en "syndicat partenaire" du nouveau gouvernement de 1987 (Mohhsen Marzouk).

Un autre exemple significatif nous est fourni par le Soudan. L'alternance entre démocratie civile et pouvoir militaire y a rapidement transformé le syndicalisme. Et cette transformation a débouché tantôt sur de véritables révoltes populaires et des insurrections, à l'instar de la révolution de 1964 et du soulèvement de 1985, tantôt sur des formes d'actions clandestines, comme ce fut le cas après 1970 sous l'administration Nemeiri (Othman Serag El Din). Dans les pays arabes, les relations entretenues entre les forces politiques de gauche et le mouvement ouvrier ont joué un rôle central dans la prise de conscience de la classe ouvrière et la politisation des mouvements ouvriers. En revanche cette évolution a considérablement réduit l’indépendance des militants et donné lieu à de nombreuses querelles intestines, qui allèrent jusqu'à miner l'unité naturelle du mouvement. Ce fut notamment le cas en Egypte. En Algérie, par contre, ce type de crise intervint plus tard. Elle coïncida avec le commencement des politiques d'ajustement structurel qui obligèrent la classe ouvrière à se mettre sur la défensive et l'affaiblirent (Saber Barakat, Nasser Gaby).

En fait, ces interactions témoignent de la nature patriarcale des institutions arabes, qui influence les rapports entre l'Etat nationaliste et les travailleurs. D’un côté l’Etat octroie certains avantages, mais de l’autre, il étouffe toute velléité d’autonomie et d’indépendance. Cette situation a aussi permis aux forces de gauche de contrôler le mouvement. Le patriarcat se manifeste également à travers le rôle surdimensionné attribué aux personnalités dans la détermination des orientations et des objectifs de l’ensemble du mouvement social. Dans le cas de la Tunisie, la question est de savoir dans quelle mesure les politiques individualistes de Bourguiba influèrent sur la destinée du mouvement ouvrier et même sur celle de tout le pays. Sa mainmise sur le parti au pouvoir et sur le syndicat a d’ailleurs suscité de féroces conflits entre dirigeants syndicaux lors sa succession. C’est là, sans doute, l’une des raisons pour lesquelles le mouvement a raté une occasion historique de se démarquer du pouvoir.

Lorsque les régimes arabes mirent en oeuvre les politiques d'ajustement structurel une nouvelle forme de secteur privé fit son apparition et les travailleurs perdirent tous les pouvoirs que l'Etat avait garantis aux syndicats lorsqu'il poursuivait des politiques socialistes et respectait les droits des travailleurs. Le mouvement ouvrier fut alors attaqué sur quatre fronts. Par les employeurs d’abord, issus de classes et de milieux sociaux divers et jouissant de plusieurs sources de revenus. Dans leur ensemble, ils se sont mis à jouer pleinement leur rôle d’« employeurs informels », ne se souciant ni des lois ni des rapports historiques entre employeurs et employés susceptibles d'entraver leur quête de profits immédiats. Dès lors qu’ils entretiennent des rapports étroits avec le parti au pouvoir, via des liens de parenté et des réseaux d'intérêts communs, ils ont pu empiéter ouvertement sur les droits des travailleurs et ont déforcé le mouvement ouvrier.

Par les gouvernements ensuite, toujours plus enclins à s'opposer aux mouvements ouvriers indépendants, car ceux-ci sont radicalement opposés aux politiques dominantes et capables d'alimenter la résistance sociale aux décisions gouvernementales. Les mouvements ouvriers ont aussi été affectés par le statut de leurs alliés, essentiellement des forces de gauche, qui ont joué un rôle central dans les mouvements. Il est donc logique que l’actuelle faiblesse de la gauche, l'érosion de son poids politique et de son influence sur la société, nuise aux mouvements ouvriers. Ces derniers ont perdu de précieux alliés et sont rentrés eux-mêmes dans un état de léthargie.

Enfin, il faut signaler l'évolution de la composition de la main-d’œuvre suite aux ajustements structurels et à la modification des activités économiques dans les Etats arabes. La main-d'oeuvre du secteur public s’est réduite de façon spectaculaire, alors que celle du privé ne faisait qu’augmenter. En outre, de nouveaux éléments sont venus rejoindre cette main-d'œuvre, comme par exemple les ouvriers des nouvelles villes industrielles d'Egypte. Aussi, la proportion de travailleurs qui ont participé aux luttes historiques et développé une conscience nationaliste a diminué, au profit de travailleurs élevés dans une mentalité consumériste et n'ayant aucun lien avec le mouvement et ses idéaux. A cela s'ajoute encore la masse des ouvriers non qualifiés du secteur informel, privés de toute protection juridique et dont la capacité d'unité et de solidarité est, par conséquent, plus que réduite (Kamal Abbas).

Ces quatre facteurs ont fortement contribué à paralyser le mouvement. Ses mobilisations n'en devinrent que plus isolées, éclatées, éphémères et transitoires. Une telle situation soulève quelques questions primordiales, auxquelles devront répondre les acteurs du monde du travail. La première de ces questions renvoie à la démocratisation de la structure du mouvement, aux limites de la collaboration avec les syndicats officiels et de la multiplication des nouveaux syndicats. Beaucoup de militants égyptiens avaient espéré qu'une augmentation du nombre de syndicats puisse affranchir le mouvement ouvrier – ils ont notamment tenté de fonder des organisations indépendantes au sein même du syndicat officiel -, mais la volonté du gouvernement de maintenir sa domination sur l'Union des syndicats des travailleurs les a empêchés d'atteindre cet objectif (Saber Barakat). En Algérie la pluralité des syndicats n’a pas permis au mouvement ouvrier de dépasser sa position défensive, car ces syndicats furent créés à une période de fragilisation du mouvement.

Une autre question pertinente à se poser a trait au potentiel de communication et de transmission du savoir-faire entre les différentes générations de militants. Enfin, il serait intéressant d'étudier les rapports entre le mouvement ouvrier, les politiques et les intellectuels, afin de trouver l’équilibre entre solidarité et indépendance du mouvement. Cet aspect a pour corollaire un autre problème, qui exige de dissocier les dimensions politique et économique au sein du mouvement.

Dernièrement, des groupes rassemblant des militants, des dirigeants syndicaux historiques et des ONG ont vu le jour. Ces groupes s'attachent surtout à défendre les intérêts des travailleurs, foulés au pied par les politiques néolibérales. La plupart de ces groupes coopèrent entre eux et coordonnent leurs activités au-delà des frontières (par exemple, entre l'Egypte et l'Algérie). Ils convoquent des séminaires, élaborent des bulletins d'information, des circulaires et du matériel promotionnel, et proposent des alternatives au droit du travail en vigueur. Ces groupes sont très actifs, mais ils restent fortement dépendants des initiatives prises par les intellectuels et les militants engagés dans la défense des droits des travailleurs. Par ailleurs, ils pâtissent de l'étroitesse des marges démocratiques concédées à ces activités, en particulier par le mouvement ouvrier.

2. Les mouvements paysans

Après l'indépendance, la majorité des pays arabes se sont engagés dans un intense processus de réforme agraire, dans le cadre d'une entreprise nationaliste bourgeoise visant à priver les grands propriétaires fonciers de leur influence économique, politique et sociale et à dégager les excédents indispensables à l’amorce du projet d'industrialisation. En Egypte, au lendemain de la révolution de juillet, en septembre 1952, l'Etat adopta un éventail de lois agraires fixant un plafond maximal à la taille de la propriété foncière rurale et autorisant la redistribution de certaines terres aux petits paysans. Ces lois ne concernaient cependant que 7% des terres, dont à peine 5% furent réellement redistribuées.

C'est à cette époque qu'un mouvement paysan égyptien s'est constitué pour s'opposer à l'accaparation des terres restantes par de grands propriétaires fonciers et empêcher le contrôle des zones rurales par les notables. De nombreux affrontements opposèrent les paysans aux familles de grands propriétaires et firent plusieurs victimes, dont Salah Hussein, Dessouki Ahmed Ali et Abdel Hamid Ghandour. C’est à cette époque que les autorités administratives bureaucratiques s’allièrent avec les grands propriétaires et les agents de l'Union socialiste, dans le but de confisquer aux petits paysans leurs maigres acquis. Les coopératives, les comités d'arbitrage des litiges et les comités locaux devinrent des institutions taillées sur mesure pour servir ces intérêts. De 1960 à 1965, le gouvernement réussit à s'approprier environ 11% des excédents agricoles. A partir de 1960, avec le ralentissement du processus de développement et l’approfondissement de la « politique d’ouverture », les coopératives furent peu à peu remplacées par des banques villageoises (1976). Les crédits, concédés bien souvent à des taux d'intérêts très élevés, devinrent alors une lourde charge pour les agriculteurs, ce qui entraîna une détérioration de leurs conditions de vie. Il en résulta un exode rural massif vers les villes et les pays du Golfe, producteurs de pétrole.

En 1992, les politiques néolibérales se sont traduites par l'adoption d'une loi libéralisant les fermages en zone rurale et abolissant les droits des métayers. Les grands propriétaires eurent désormais le droit de fixer la valeur locative et le régime foncier de leurs terres, raison pour laquelle de nombreux métayers perdirent leurs terres et rejoignirent la masse des manoeuvres agricoles. Les politiques de libéralisation ont également mené à l'abolition des subventions à la production agricole, à la libéralisation des taux d'intérêts pour les prêts agricoles et à l'abolition de l'exonération fiscale pour les petits exploitants. Le monde agricole, en proie à une recrudescence du chômage rural et une détérioration importante des conditions de travail est progressivement dominé par les mafias travaillant dans l’import-export et par les forces monopolistiques. Les rapports entre les paysans appauvris et les représentants de l'Etat et des grands propriétaires fonciers sont devenus de plus en plus conflictuels. Les petits exploitants agricoles, environ 95,8% de l’ensemble des propriétaires, possèdent actuellement 50% des terres, tandis que 45% de propriétaires fonciers détiennent 30% de la terre et 0,2% en possèdent 15%.

C’est pour lutter contre de telles conditions, que l'Union des paysans fut fondée en 1983, au sein du parti nationaliste et progressiste Tagammu. Des centres de recherche, des ONG et des partis politiques se mirent également à l’écoute des paysans. Leurs demandes peuvent être résumées comme suit : relance de l'union centrale des coopératives en tant qu'organisme capable de jouer un véritable rôle dans la défense des intérêts des agriculteurs ; création d'une banque coopérative au service des paysans ; formulation de réactions par rapport aux accords passés avec la Banque mondiale et l'USAID ; opposition à la normalisation des relations avec l'Etat d'Israël.

Le mouvement de résistance paysanne débuta dans les années 1990 par l'exposition de griefs aux hauts responsables et à la presse. Ses animateurs récoltèrent des milliers de signatures de propriétaires fonciers lésés et s'associèrent avec l’opposition pour organiser plus de 200 conférences paysannes. Ils animèrent ensuite des manifestations publiques et des sit-in devant les sièges des coopératives. Depuis 1996, les mouvements réclamant l'abrogation de la loi sur le fermage se sont multipliés dans de nombreuses régions rurales d'Egypte. Cette loi est très durement ressentie dans le monde rural depuis son entrée en vigueur en 1997, une année où l’Egypte fut le théâtre de nombreux affrontements.

Mais d'autres facteurs ont apaisé les tensions et facilité l'accommodation des agriculteurs à la nouvelle loi. Certains paysans ignoraient l'impact de la loi sur leurs revenus, tandis qu'au même moment des compromis étaient trouvés entre travailleurs et propriétaires. De surcroît, la presse a passé sous silence les revendications des mouvements paysans. Toutefois, en dépit de la divergence d'opinion des analystes quant à l'ampleur, l'efficacité et la durabilité de ces mouvements, tous se rejoignent sur le fait qu’ils expriment les aspirations des paysans pauvres, et plus particulièrement des ouvriers agricoles (Hanan Rmadan).

Au Soudan, la première Union générale de paysans soudanais s'est constituée sous le régime militaire de mai 1967 . Cette première union générale fut mise sur pied pour représenter les paysans auprès de l'Union socialiste, l’unique organisation politique soudanaise. Aussi, comme on pouvait s'y attendre, son rôle de défense des intérêts paysans ne porta pas réellement ses fruits. L'Union générale se composait principalement d'unions régionales et d’associations promouvant des projets d'irrigation dans le monde rural. En 1992, lors de l'arrivée au pouvoir du gouvernement actuel, l'Union était ouverte à l’ensemble des paysans du Soudan. Elle comptait alors 560 membres directs censés représenter les différentes provinces soudanaises proportionnellement à leur densité agricole. Les agriculteurs soudanais ont été très durement touchés par la baisse du prix des produits agricoles imposée par le gouvernement. Nombre d'entre eux ont dès lors été contraints d’abandonner leur terre et de migrer vers Khartoum. Les exploitations agricoles furent privatisées en 1992. Au total, 20 exploitations furent vendues et 492 ouvriers agricoles sur 2 229 furent licenciés. L'union paysanne ne fut toutefois pas en mesure de réagir.

3. Mouvements intellectuels, protestations nationales et exigences démocratiques

Dans la plupart des sociétés arabes, l'Etat nationaliste tenta, au lendemain de l'indépendance, d'enrôler les intellectuels en faisant appel à leur sentiment nationaliste, et en leur créant des espaces de créativité et d’innovation au sein des institutions publiques. Aussi, bien qu’ils conservèrent pour la plupart leurs opinions politiques, leur capacité d’action se trouva considérablement réduite par leur intégration au sein d'organismes de presse officiels et d’associations d'auteurs et d'artistes oeuvrant au projet nationaliste.

Avec l’essoufflement du nationalisme, de nombreuses nations arabes s'allièrent à l'Occident et, dans certains cas, cherchèrent à normaliser leurs relations avec Israël. Ce rapprochement coïncida avec l’adoption par plusieurs gouvernements d’une certaine forme de pluralisme. Cependant, la prise de distance des autorités vis-à-vis du nationalisme, l’emprise politique, culturelle et militaire croissante de l'Occident, les crises socio-économiques à succession, la nature purement formelle du pluralisme et de la démocratie, et l'incapacité des partis politiques à intégrer les intellectuels, poussèrent à nouveau ces derniers à s’engager dans des activités leur permettant de manifester leur opposition aux politiques en vigueur. Ces activités regroupent des intellectuels de plusieurs couleurs politiques – des militants de gauche aux islamistes, en passant par les libéraux – unis par les mêmes préoccupations nationalistes et exigences démocratiques. Cette résistance revêt plusieurs formes, essentiellement collectives (des comités nationaux, des comités au sein d'organisations professionnelles, des centres de recherche), mais aussi individuelles, sans oublier l’émergence d’une presse d'opposition. Ces intellectuels ont recours à diverses méthodes pour faire entendre leurs voix : l'écriture, les conférences, les séminaires et l'organisation de campagnes publiques.

La plupart de ces groupes défendent une vision nationaliste et démocratique. Leurs revendications vont de l'opposition à la normalisation des relations avec Israël au soutien à l’Intifada et au peuple iraquien, en passant par la préservation du patrimoine culturel, la lutte contre la corruption, le refus de la « politique d’ouverture » et des privatisations, la critique de la dépendance, la dénonciation de la menace que représentent pour les pays arabes les Etats-Unis et Israël sur le plan intellectuel, économique et militaire, et la défense des libertés dans le monde arabe (Muhammad Ismail). A l'origine, la démocratie ne faisait pas partie en tant que telle de leurs revendications prioritaires. Cette question a surtout été soulevée lors de conflits opposant ces intellectuels et l'Etat sur d’autres questions, renvoyant surtout au nationalisme. Ce qui tendrait à confirmer l'idée que dans le monde arabe, l'autoritarisme est « acceptable » s'il est exercé par un régime nationaliste (Samir Amin, 2003).

Il est important de souligner ici que les mouvements intellectuels nationalistes sont nés au sein même des mouvements sociaux. Ceci s’explique par leur longue tradition nationaliste, ravivée par la nouvelle dépendance de l'Etat face aux nouveaux centres capitalistes ou par l'occupation et la colonisation de pans entiers du territoire arabe par Israël. Ces préoccupations nationalistes ont réunis plusieurs groupes politiques, mouvements sociaux et ONG. La cause et la question nationalistes étaient alors les seuls ferments de l’action collective. Elles étaient susceptibles de rassembler tout autant des militants aguerris que des masses habituellement passives.

Plusieurs remarques peuvent être formulées concernant l'ampleur, la composition et la durabilité de ce type d'action. Les membres de ces groupes sont actuellement peu nombreux et n'augmentent pas avec le temps. Du reste, la plupart d’entre eux s’investissent dans plusieurs groupes à la fois. Ce sont les mêmes personnes qui agissent dans divers comités. Aussi, la pléthore de comités populaires n’indique rien sur le nombre de militants. Par ailleurs, ces groupes ne sont souvent actifs que temporairement, ils gèlent souvent leurs activités durant une période indéterminée. Cette appartenance multiple est en grande partie imputable à l’action des partis d'opposition qui, dans leur rivalité, cherchent à consolider leur pouvoir politique en s’appuyant sur ces formes de résistance. Mais cela pourrait tout aussi bien être imputable aux nombreux conflits personnels au sein de ces organisations populaires. Du fait que ces formes de résistance populaire entretiennent souvent des liens étroits avec les partis ou jouissent de la présence en leur sein de figures publiques influentes, elles ont habituellement tendance à rechercher un certain modus vivendi avec l'Etat, en limitant si nécessaire leurs activités ou en refusant de franchir certaines limites.

Ces groupes et comités ont cependant connu une période d'activités intenses dans les années 1990 et plus particulièrement de 1997 à 2000. Le regain d'agressivité des Etats-Unis et d'Israël face aux peuples arabes a suscité ressentiment et indignation, sentiments exacerbés par les conditions de vie effroyables et la succession des crises socio-économiques. En fait, le sentiment anti-américain, le soutien à l'Irak et à la Palestine et les manifestations contre la guerre ont surtout été l’expression d’un malaise plus profond. L'oppression policière visant à étouffer les manifestations en Egypte donne, d’ailleurs, une certaine idée de la portée et du pouvoir que pourrait avoir le mouvement populaire s'il était libre de s'exprimer dans un cadre démocratique. Les intellectuels tout comme les autres groupes populaires, ne sont en effet autorisés à agir que dans l'étroite marge de manoeuvre qui leur est réservée, l'Etat tentant par ailleurs de maintenir cette marge aussi réduite que possible.

4. Le mouvement anti-globalisation

Les premières activités "anti-globalisation" sont apparues dans la région arabe à l’initiative de plusieurs mouvements sociaux. Des centres de recherche non gouvernementaux jouèrent également un rôle majeur dans ces campagnes, de même que certains centres de défense des travailleurs (le Centre de services syndicaux) et des paysans (le Centre rural en Egypte), des mouvements estudiantins (la Fédération générale des étudiants de Tunisie), des mouvements culturels, nationalistes ou des groupes de pression (l'Arab Research Center, le Centre judiciaire Hisham Mubarak, des comités anti-normalisation en Egypte, des comités de boycott, des forums culturels et des comités de soutien à l'Irak et à la Palestine, en Syrie). Les organisations de femmes ont également beaucoup contribué à sensibiliser le public aux problèmes de la mondialisation.

Auparavant, les groupes qui proposaient des alternatives économiques et sociales au néolibéralisme se composaient surtout d’intellectuels nationalistes et de défenseurs de la démocratie dont l'action revêtait une certaine dimension socio-économique, à l’instar de la Coalition des Egyptiens, fondée en 1979. Cette coalition rassemblait plus de 100 membres issus de divers partis et syndicats qui critiquaient la mise en œuvre de la « politique d’ouverture ». Par la suite, à mesure que le discours anti-globalisation s’étendait et se généralisait, les actions de ces intellectuels prirent une dimension de plus en plus socio-économique. Cela conduisit notamment de nouvelles générations à investir l'arène publique aux côtés de l’ancienne, réactivée.

Certaines de ces actions critiquaient explicitement le processus de mondialisation, tandis que d'autres se voulaient davantage inspirées par le socialisme. Bien que de nombreux comités appelant au boycott des produits israéliens et américains et reprenant la rhétorique "anti-globalisation" existaient déjà depuis plusieurs années, la première organisation explicitement "anti-globalisation", le Groupe égyptien contre la globalisation, ne fut fondée qu’en 2002 au Caire, au terme d'une réunion rassemblant plus de 200 personnes. Ce groupe s'est engagé à lutter contre toute forme de néolibéralisme, tant sur le plan économique que sur le plan social, tout en dénonçant ses conséquences : pauvreté, chômage et désengagement de l'Etat du secteur social et de celui des services. Le groupe a par la suite organisé des forums de discussion et des ateliers dans plusieurs régions du pays, a publié des brochures et coordonné plusieurs campagnes.

Les activités de certains centres de recherche s'inscrivent dans le même cadre, comme celles du Centre d'étude et de recherche socialiste, fondé en 1999 en Egypte. Ce centre, dont les membres sont jeunes pour la plupart, publie plusieurs revues et brochures d'information sur le mouvement anti-guerre, la loi unique sur le travail et la loi de location agricole, tout comme des ouvrages et des brochures marxistes traduites en Arabe. Par ailleurs, en Syrie, le Comité national pour le boycott des biens et intérêts impérialistes a été créé en 2000, à la suite d'une déclaration faite par plusieurs intellectuels (Mohamed Ismail, Sawsan Zukzuk).

Plusieurs tentatives de coordination de ces initiatives contre la globalisation ont été lancées ces dernières années. Un certain nombre d'organisations ont notamment participé à une conférence panarabe au Caire en octobre 2001, organisée en réaction à la conférence de l'Organisation mondiale du commerce, qui se tenait au même moment à Doha. Cette conférence a accueilli des représentants d'organisations provenant de Syrie, de Palestine, du Liban, de Jordanie, du Sénégal, du Niger et d'autres pays d'Afrique et d'Asie. En outre, du fait de la participation de représentants d'organisations arabes au Forum social africain, au Forum social asiatique et au Forum social mondial, l’idée d’organiser des forums sociaux nationaux et régionaux dans le monde arabe a fait son chemin. Toutefois, il nous faut constater que la plupart de ces actions ne concernent qu'un petit nombre d'intellectuels et de militants de la société civile.

III. Les défis des mouvements sociaux et des résistance à la mondialisation

Jusqu’à présent, nous avons tenté dans cet article de faire la lumière sur le contexte de l’action collective sociale et civile dans le monde arabe. Il nous reste maintenant à mettre en évidence les défis auxquels sont confrontées ces résistances actives au néolibéralisme.

1. Les mouvements sociaux, entre l’ancien et le nouveau

Ce parcours nous a permis de montrer que ce que l'on appelle les "anciens" mouvements sociaux ou mouvements de classe sont aujourd’hui surtout représentés par des organisations ouvrières et paysannes. Vu les conditions actuelles, leurs actions dans le monde arabe sont devenues fragmentaires, réactives et spontanées, ce qui les a empêchés, jusqu’à présent, de construire une résistance solide et durable. Quant aux groupes de pression, aux organisations religieuses et aux organisations de femmes, ils forment ce que nous appellerons les "nouveaux" mouvements sociaux. Ces groupes ne s’appuient pas spécifiquement sur une identité de classe (à l'exception des organisations de défense des droits des ouvriers et paysans et des comités anti-mondialistes de gauche) et leur configuration est très différente. La plupart cherchent à atteindre leurs objectifs à un échelon supérieur, en traitant directement avec les autorités compétentes, au lieu d'induire un changement culturel ou social à partir de la base ou encore à partir d’un réagencement des normes de la vie sociale.

2. Le système patriarcal et le rapport à l'Etat et à l'autorité

L’emprise de l'Etat sur l’action sociale est très différente d’un pays arabe à l’autre. Cette emprise peut soit être directe (dépendance des syndicats vis-à-vis de l’Etat, lorsque ce dernier refuse toute forme de pluralisme) ou indirecte (mainmise de l’Etat sur les groupes de pression, mais uniquement en périodes de conflits). Ces rapports entre l'Etat et les mouvements sociaux s’inscrivent généralement dans un jeu à somme nulle, où le poids d’un des deux acteurs augmente à mesure que le poids de l’autre diminue. Cela a toujours été le cas dans l’histoire des relations entre l'Etat et la société civile dans le monde arabe. Quand l'Etat est faible, la société civile devient plus forte et vigoureuse, comme l’illustrait la situation égyptienne après l'arrivée au pouvoir de Muhammad Ali et jusqu'à la révolution de 1919, ou encore dans les années qui suivirent la défaite de 1967 (Mohamed El-Sayyed Saeed, 9). Si le pouvoir de l'Etat a fluctué selon les époques, ce rapport conflictuel est néanmoins resté constant. Lorsque la société civile tente de négocier avec l’Etat pour atteindre ses objectifs, cela ne témoigne en rien d'une absence totale de conflit. Au contraire, cela reflète plutôt un certain équilibre des pouvoirs où la faiblesse de la société civile est inversement proportionnelle à la puissance de l’Etat.

L'action sociale n'a pas pour fin l'accumulation du pouvoir. En raison de l'hégémonie patriarcale et des rapports conflictuels, les nouveaux mouvements sociaux cherchent avant tout à garantir leur propre survie. Pour ce faire, soit ils sont obligés de traiter directement avec les autorités politiques pour induire le changement, soit ils s'y opposent ouvertement en s'alliant avec des centres de pouvoir influents à l'étranger. Mais ces organisations ne cherchent nullement à acquérir davantage de pouvoir social en se construisant par exemple une légitimité populaire. Ses membres se mobilisent surtout et avant tout pour défendre une identité propre et distincte (André Gunder Frank, 148). En cause : le fait que ces organisations ont pour la plupart été fondées par des personnalités issues des divers groupes politiques. L'Etat a donc pu, par moment, s’allier à ces forces politiques et instrumentaliser leurs structures pour l'action sociale. L’un des principaux défis pour les mouvements sociaux sera donc de briser ce cadre patriarcal et de conquérir progressivement leur autonomie, en oeuvrant, par exemple, pour une démocratie civile susceptible de transformer les rapports entre le gouvernement, les partenaires étrangers et les autres forces politiques. C’est là la première étape que devra franchir le mouvement ouvrier, à travers par exemple la recherche d'un modèle pluraliste susceptible de renforcer les mobilisations, tout en limitant leur caractère spontané, de lutter contre leur fragmentation et d’insuffler la solidarité en leur sein. Cette autonomie ne pourra cependant pas être atteinte sans un certain degré de confiance en soi et dans la capacité des masses à induire le changement, dans la défense de leurs intérêts.

3. Définir son identité

A l'heure où les structures d’action sociale cherchent à définir leur identité, plusieurs questions clés se posent à elles, dont notamment la façon dont elles perçoivent leurs différences et leur position par rapport à l’ensemble. Mais, à nouveau, répondre à cette question requiert un certain degré d’autonomie et d’indépendance. Ce n’est qu’à partir de ce moment qu’il sera possible de s’attaquer à d’autres défis, dans la mesure où les relations de pouvoir sont un obstacle à la différenciation de ces mouvements par rapport au gouvernement d'une part, par rapport au militantisme politique d’autre part.

Une autre question se pose ici : jusqu’à quel point ces structures d’action sociale chercheront-elles à s’assurer la participation de leur groupe cible dans la défense de leurs propres intérêts ? En d'autres termes, un mouvement devrait-il se définir comme mouvement ouvrier ou paysan sur base de l'identité de ses affiliés ou se définir plutôt comme un mouvement réunissant un ensemble de composantes diverses oeuvrant pour la défense des intérêts des travailleurs ou des paysans, sans pour autant être elles-mêmes directement concernées par ces questions ? Dans un tel contexte, rappelons-nous l'héritage de la médiation, où les leaders des mouvements négociaient directement avec les autorités politiques pour obtenir des avantages pour l’un ou l’autre groupe populaire. Le défi à relever ici est donc le suivant : parvenir à faire correspondre l'identité des organisations du mouvement et de leurs membres, tout en encourageant les masses à s'organiser de manière autonome. Nous pourrions également traiter ici du rapport entre les professionnels et les volontaires de ces mouvements. Les militants professionnels constituent à plusieurs égards un atout pour ce type d'organisations, mais cette professionnalisation peut aussi les empêcher de devenir des centres de résistance active, car les militants deviennent tout doucement des employés.

Cette question de l’identité soulève celle de l’opposition entre identité nationale et identité mondiale. Nous ne pouvons trancher ce débat ici, mais soulignons néanmoins que considérer les structures d'action locale comme partie d'un mouvement social mondial ne leur enlève pas forcément leur représentativité d'une identité nationale. Au contraire, cette identité nationale permet à l'organisation locale de traiter d'égal à égal avec le mouvement mondial en évitant d'importer des modes d’interactions extérieurs.

4. Teneur politique de l'action sociale

Ce débat est indissociable de la discussion relative aux stratégies de changement des mouvements sociaux. Plusieurs études sur les mouvements sociaux mondiaux montrent clairement qu'ils formulent leurs opinions et leurs positions dans le cours même de l’action, et que les stratégies et les tactiques transférées de l'étranger ne sont d'aucune valeur (André Gunder Frank, 149). Les alternatives proposées par les mouvements sont étroitement liées à leur volonté de défendre une identité. C’est que, dans le monde arabe, le vide idéologique qui a découlé de l'érosion, puis de l'effondrement de l'entreprise nationaliste et populiste d’abord, du socialisme ensuite, n’a pas encore permis aux conflits sociopolitiques actuels d’accoucher de nouvelles alternatives (Samir Amin, 1991). Par conséquent, les partis politiques n’offrent aucune alternative susceptible d’enrichir la lutte des mouvements sociaux ou d’élargir leurs horizons. Au contraire, les militants politiques exigent que les structures d'action sociale assument leurs fonctions tout comme ils assument les leurs. Il s'agit là d'un autre défi à relever, tant pour les hommes politiques que pour les structures d'action sociale.

Les politiques se doivent d’offrir une alternative viable à la réalité et aux problèmes existants, ils ne peuvent simplement considérer les structures d'action sociale comme une alternative à l'action politique. Il en va de même concernant le rapport entre les forces politiques et les structures syndicales. Les politiques doivent modifier leurs relations vis-à-vis des mouvements ouvriers, et permettre aux travailleurs de diriger eux-mêmes leur propre mouvement. Ce n’est qu’alors que les rapports entre la gauche – si elle conserve sa crédibilité – et les mouvements permettront d’éviter la reproduction de la structure de classe tout en favorisant la cristallisation d’une véritable conscience au sein du mouvement. Les structures d'action sociale se doivent donc de lutter pour leur indépendance afin de formuler une vision du changement cohérente avec leur identité, en s'impliquant davantage dans l'action sociale et en la menant aussi sur la scène mondiale pour accroître son impact politique. Le monde arabe est bien loin cependant d'avoir atteint cet objectif.

5. Formes organisationnelles et nature élitiste des structures d'action sociale

L’héritage social du monde arabe inclut notamment des mouvements spontanés, essentiellement paysans et dans une moindre mesure ouvriers, caractérisés par leur nature réactive, temporaire et effervescente. La plupart des formes d'action sociale s’appuient cependant sur une hiérarchie stricte, qui donne aux personnalités un rôle central, leur permettant parfois de se substituer aux règles internes du mouvement. Aussi, la plupart du temps, c'est l'autorité de l'individu qui prévaut. Le rapport entre le dirigeant et la base reste fortement marqué par la structure patriarcale. Au niveau horizontal, les rivalités sont nombreuses, mais leur issue dépend en fin de compte de ces rapports verticaux.

Dans ce contexte, la reconnaissance de l'autre, indispensable à l'action collective, est rare. Cette situation est une des principales raisons de l’échec des tentatives de mise sur pied d'une véritable action sociale publique. Cette soumission à l'autorité constitue un obstacle de taille à la modification des rapports de force à la base. D'aucuns estiment que la participation à des mouvements sociaux de militants expérimentés dans des organisations politiques a joué un rôle clé dans le transfert de cet héritage autocratique aux structures de l'action sociale. Il convient donc d'enrayer cette tendance et de rompre avec ces pratiques propres au système et aux rapports sociopolitiques dans le monde arabe. La persistance de cet héritage ne signifie pas pour autant que la société soit dotée de traits culturels irréversibles. Cela signifie simplement que les sociétés arabes n'ont pas encore réussi à rompre suffisamment avec les anciennes structures sociales pour pouvoir en cimenter de nouvelles. Dans le monde arabe, les deux structures cohabitent, croissent, décroissent et entravent tout progrès véritable.

Dans ce contexte, la détérioration des conditions socio-économiques à elle seule n'incite pas les groupes de population concernés à réagir pour défendre leurs intérêts. Plusieurs facteurs combinés interfèrent, en particulier un système sociopolitique basé sur le patriarcat et l'hégémonie, dont la structure marginalise les masses et limite les marges démocratiques. Ces rapports patriarcaux coercitifs, qui étouffent toute créativité et développement, agissent dans toutes les arènes de la société, en commençant par les institutions publiques, y compris les partis politiques et les structures d'action sociale. L'absence de volonté ou de capacité des élites à jouer un véritable rôle politique ou social, leurs rapports clientélistes avec l'autorité, leur manque de confiance en elles et dans la capacité des masses à intervenir activement pour induire le changement, tous ces facteurs entravent fortement les possibilités de créer un mouvement populaire indépendant.

Au moment où certains segments de la population – y compris l'élite intellectuelle – souhaitent vivement rompre avec ce système, l'heure est venue de faire progresser les rapports démocratiques, seuls susceptibles d’ouvrir la voie à l'action collective, au dialogue et à la reconnaissance de l'autre. Il sera alors possible de tourner le dos à cet héritage contraignant et de libérer les énergies militantes pour relever les nombreux défis évoqués. Pour le moment, la question n'est pas de savoir si cette action sociale collective doit s'appeler mouvement social ou porter un autre nom. L'important est d'ouvrir de nouveaux horizons, créateurs de solidarité entre les marginalisés de l'ordre mondial, aux niveaux local et mondial.

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Auteur: Azza Abd al-Mohsen Khalil
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