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Un texte du dissident tunisien Taoufik Ben Brik dédié à Fahem Boukadous, journaliste arrêté le 15 juillet dernier.

Y a des choses quand même que je comprends pas, dit Simple. Ca fait portant un bon bout de temps que c'est écrit que tous les hommes sont nés égaux et que tout un chacun a droit à la vie et à la liberté dans la poursuite du bonheur. C'est dans la Constitution ; c'est dans la Déclaration d'Indépendance. Alors, je vois pas pourquoi on vote encore des résolutions là-dessus.

Langston Hughes  

- Raconte-moi la Démocratie me dira ma fille ou peut-être mon fils, à mon retour.

- Je ne sais pas la raconter, mon enfant. Je ne l'ai pas vécu pour la raconter. C'est une histoire qui m'échappe totalement. Père et grand-père ne me l'ont jamais raconté. Et des livres qui l'ont raconté,je n'ai rien saisi. C'est dur la rhétorique. Ils parlent de trois pouvoirs séparés, Exécutif, Législatif, Judiciaire. Ils disent qu'il doit y avoir des lois, des mécanismes de contrôle, des recours, des
contre-pouvoirs. Rien de concret, tout est idéel. Je n'y comprends rien.Ils disent aussi qu'il doit y avoir des élections libres, des candidats adversaires, des électeurs pour élire des élus, une assemblée multicolore, un président sortant et un autre rentrant, une majorité et une minorité... Vous voyez le bazar ! Ils disent aussi qu'il nous faut une presse libre, des partis d'opposition, des syndicats, une société civile pourvue d'une conscience politique et sociale. Et avec toute cette panoplie (comme si ça ne suffisait pas), il nous faut déblayer le terrain, c'est-à-dire, il faut que la Nation engendre sa propre conscience en enfantant des poètes, des écrivains, des musiciens, des cinéastes, un théâtre, ses chorégraphes, ses penseurs. En somme, ses anticonformistes, ses aventuriers, ses inventeurs, ses éclaireurs, ses précurseurs, ses pionniers, ses visionnaires, ses révolutionnaires. Ses Mahomet, ses Karl Marx, ses Galilée, ses Avicenne, ses Mohamed Ali Hammi, ses Ibn Batouta, ses Mozart, ses Tarkovski, ses Gogol, ses Nizar Kabani, ses Shakespeare, ses Dante, ses Kurosawa, ses Edward Saïd, ses Chomsky, ses Marlon Brando, ses Rimbaud, ses Jean Genet, ses Maradona, ses Goya, ses Rûmi, ses Oum kalthoum. Ses Palestiniens, ses Arméniens, ses Juifs, ses Roms, ses Fellagas. Ses Canards Enchaînés, ses Broadway, ses Bolchoï, ses Harvard, ses Nasa, ses Spoutnik. Sans idée, sans risque, sans un grain de folie, sans un brin de fantaisie, sans un lopin d'air et de fraicheur, sans art, point de Démocratie, point d'alternance. Sans ces êtres "insolents, moqueurs, têtus, moralement têtus, inoubliables", oubliez la Démocratie, prévient Paco Ignacio Taïbo II.

- La Démocratie, c'est la gabegie, père

- C'est pas ça, mais c'est un peu ça. La Démocratie, c'est là où il y a discussion avant de prendre n'importe quelle décision, que tout peut basculer du OUI au NON à la force des arguments. La Démocratie, c'est un débat-combat. C'est Douze hommes en colère de Sidney Lumet, où des contribuables coincés comme des rats, un jury,
doivent décider de la vie d'un homme. S'il y a doute, si ça ne coïncide pas, on remet tout le tralala sur table. Et rebelote. "Personne n'a le monopole de la vérité". C'est parce que c'est aussi clair que l'eau de roche qu'on est en droit et dans l'obligation de semer le doute, la zizanie. L'évidence voilà la bête à abattre, la proie à traquer, le bougre à moquer. Dés qu'il y a unanimité, cent pour cent de
"con-vaincus", le peuple des béni-oui-oui, c'est foutu. La Démocratie n'est pas une croyance, une religion, une prière. Elle ne charrie pas des adeptes, des croyants-pratiquants. On y adhère parfois sans conviction. Un casse-tête chinois pour païens. C'est profane, rien de sacré. La Démocratie est un sacrilège, un attentat contre la pensée unique, monothéiste. La Démocratie, c'est lorsqu'on prend au sérieux la vie des hommes, qu'on leur donne un peu de notre temps et qu'on est à la disposition et surtout DISPONIBLE, disponible comme une mère pour son enfant., un toubib pour ses patients. Puisqu'on décide de leur sort.La Démocratie gère la santé, l'éducation, le transport, l'habitat, le gagne pain et le pain des hommes.

- La Démocratie c'est un sacré fourre-tout, père

- Oui ! C'est pour et avec ce fourre-tout qu'on fait la Grève Générale, des manifestations, des pétitions, des insurrections, des révolutions. Qu'on résiste. Qu'on met en péril la quiétude de nos proches et qu'on joue notre tête à la roulette russe. Le pari vaut-il la chandelle ? Qui sait...

- La Démocratie, c'est le paradis - un peu plus loin, père

- Ni paradis ni enfer. C'est la vie sur terre. La vie organisée, là où on peut se rassembler pour fonder des institutions qui facilitent la vie aux hommes. La Démocratie, c'est la liberté citoyenne. Pour que le fort ne soit pas plus fort et que le faible ne soit pas plus faible encore. Une liberté à la mesure de l'homme. Ni surhomme, ni sous-homme. Zorba le Grec ou la Démocratie en Blue jean et Santori.

- Mais, on n'a rien de tout cela, père, me dira ma fille ou peut-être mon fils... comment y aboutir ? Y a-t-il un chemin plus court,de traverse ?

- Non, mon enfant ! La Démocratie n'est pas une question de distance. Elle ne se mesure ni au kilomètre, ni au décimètre. Elle n'est ni quantitative ni qualitative. C'est un sentiment, un parfum, un air de musique, un rêve, un combat, le meilleur de tous. C'est comme le goût, tu l'as ou tu ne l'as pas. On peut disserter sur la liberté, l'égalité, la fraternité, l'amitié. mais on ne peut jamais les cerner,
les coincer. La Démocratie est volatile, elle ne se laisse pas prendre.

Une femme fatale. Greta Garbo. Pour l'avoir, il faut avoir la classe d'Orsen Welles, les billions de Howard Hughes, l'humour d'Alberto Sordi,la gueule de Cassavetes, la voix de Warda, la tête pleine d'Ibn Khaldoun, la légèreté de Charlot, la poésie de Mahmoud Derwich et le flamenco.

- Tu es dans la fantasmagorie, père

- Du tout, mes enfants. Procédons autrement et simplifions la chose à l'extrême. La Démocratie, c'est du nucléaire ou tout comme. Tu ne peux pas l'avoir sans volonté farouche, sans puissance, sans force de frappe, sans savants, sans espions, sans industries, sans Réserve fédérale, sans l'assentiment des grandes puissances.

- Alors, nous sommes condamnés à vivre dans les ténèbres?

- Hélas ! vous vous rendez compte, mes enfants, à mon âge, je ne sais même pas à quoi s'apparentent des urnes, un bulletin de vote, une carte d'électeur, une campagne électorale, un discours, un programme, un meeting, un jour de scrutin. Je suis une bête politique. Une pour de vrai. Ce que je vais vous dire maintenant ne relève pas du désespoir, mais de l'HISTOIRE. Il y a une donne, mes enfants, qui ne
pardonne pas, une donne aussi impérative que le fléau d'une balance : LA GEOGRAPHIE. La Géographie, plus que l'Histoire, elle tombe toujours juste. Voyons de près ce qu'il en est. La Tunisie est un petit pays ancré au Sud, dans un continent pauvre, retardataire et politiquement archaïque : l'Afrique. Elle se situe dans la région où vivent les derniers patriarches, un club fermé de tyranneaux, la tente des Raïs
arabes : Moubarak, Al Béchir, Al Assad, Mohamed VI, Al Seoud et autres cheikhs, émirs et roitelets du Golfe. Pensez-vous, mes enfants, que la Tunisie, cette petite Merguez coincée entre deux lèvres d'un énorme con, la Lybie de Kadhafi et l'Algérie de Bouteflika, a une chance de devenir une Démocratie ? Vous voulez me faire gober qu'un pays du tiers-monde, africain et de surcroît arabo-musulman peut prétendre
devenir un Etat de droit ! vous divaguez, j'espère ?! Qu'est-ce que vous me chantez-là ? C'est du John Lennon, "Imagine...". Imaginez donc : la Tunisie avec une assemblée élue démocratiquement et à sa tête un président qui sera un Obama basané, toi par exemple mon fils ou toi peut-être ma fille... Mais qui va accepter un îlot démocratique au beau milieu du Chaos ? Un Sarkozy qui n'a en tête que la vente de sa
quincaillerie et autres fournitures scolaires ou un Obama qui s'enlise, de jour en jour, dans les sables mouvants de deux guerres d'agression ? TuniZine leur sied à merveille. ZABA tient la baraque, comme un grand. Ils ne vont pas s'emmerder avec le dossier de la p'tite Tunisie, somme toute insignifiant. Y a ni pétard, ni lézard, ni pétrole ni cobalt à la surface.

- Il y a nous, les Tunisiens, pour décrocher la Démocratie.

- La Lune... avec qui vous voulez marcher sur Carthage ? Avec cette cohorte de loosers qui se flagellent mutuellement. Ces analphabètes scolarisés qui ne savent ni écrire, ni lire, ni dire. Nous ne disposons d'aucuns moyens de pression pour amener Ben Ali à lâcher du lest, palabrer, négocier. Tunis est A l'Est du Grand Sahara politique. Sous un soleil rouge. Et tout ce que "bafouillent" les cinq grands
prêtres et prêtresses de ce foutu microcosme n'est que mirage et poussière de sable fin dans les yeux, la bouche et les orifices du nez. Seuls les Touaregs connaissent les chemins de Tombouctou. Ce quintet qui développe en son sein la folie des grandeurs. Ces petits princes de minuscules principautés andalouses écartelées par leur sectarisme, nous ont fait perdre Grenade et l'Alhambra. Ce foutoir de chefs et de cheftaines me foutent la poisse, la trouille, me castrent, me parasitent et me paralysent. Ces pères fouettards qui terrifient leurs enfants terribles. Ces Machiavel-nés suffisants, vantards, vaniteux,belliqueux, gonflés à bloc et autoritaires te bouffent tout l'oxygène, te barrent la route et gomment ton futur. Ces messires et ces miladys se chamaillent sans répit pour asseoir leur leadership sur des chapelles sans clientèle, dans le vide, perchées entre ciel et terre. Ces
faux-monnayeurs que j'aime. Ne m'en voulez pas, je suis comme ça. "L'art de bercer n'est pas mon fort quoique je m'y sois essayé", m'a enseigné Fédor Dostoïevski, le moins démocrate des écrivains russes. Mais demeure mon préféré parmi les Possédés. Idiot que je suis. 

- Que faire, père?

- Je ne sais pas. Je sais qu'on est loin, très loin, dans le pétrin. En un quart de siècle, Be-Naâli, a réussi à bâtir, pour mille ans encore, une République-héritière fondée sur l'ordre et la sécurité pour garantir la stabilité dans la continuité. Ainsi s'éteint l'idée d'une certaine liberté sous une pluie d'applaudissements. Pardonnez-moi, mon enfant...

- Quoi, père ?

- De mauvaises pensées. Mais qui cache sa bosse meurt de honte.

- Père, qu'est-ce qu'il fait le voisin à la voisine ?

- Faut pas regarder les voisins, galopin.

A Fahem Boukadous toujours et toujours tant qu'il sera privé de liberté, de Démocratie.

Taoufik Ben Brik

26 Juillet 2010

Publié par Le Nouvel Obs.com

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