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L'article, ci-dessous, de Claude Lefebure un chercheur orientaliste, revient sur l’histoire du peuple Amazighe. Il retrace cette histoire en se fondant sur des approches historiques, économique, sociale et linguistique. On constate la présence des recherches Khaldouniennes ainsi que celles du philosophe marocain Abdellah Laroui dans son livre « l’Histoire du Maghreb ».
Il s’agit d’une histoire restée jusqu’à présent camouflée par les régimes politique de la région du Grand Maghreb. Les manuel scolaires ainsi que les mass médias contrôlés par les Etats du Maghreb ne cessent de détourner les réalités historiques, et cela pour des fins politiques.
Reste à affirmer qu’un peuple qui ne connait pas son histoire est un peuple sans avenir propice. Connaître son histoire ne veut pas dire nécessairement être attaché au passé, et y revenir pour trouver les solutions de nos crises politiques, socioéconomiques et culturelles de l’ère actuelle. La connaissance du passé permet l’édification d’avenir basé sur les côtés positifs des cultures représentant la spécificité de nos concitoyens. Or, la lecture de notre histoire doit être également critique, et cela afin d’éviter tout dogmatisme et renfermement d’esprit qui peut résulter d’une guerre terroriste déchirante au nom de l’idéologie et des principes.
Bonne lecture.


Editeur Joussour.

 


Le peuple aux cent visages

 

Par Claude Lefebure

Sont dits Berbères ceux des habitants de l’Afrique du Nord qui parlent l’une des trois ou quatre mille variétés locales de la langue berbère (vingt-deux millions d’individus). Ces variétés, il en est d’isolées ; il en est que leur contiguïté et la convergence dialectale ont permis de rassembler sous des dénominations empruntées aux locuteurs.

Le classement culturel en découle.à la dénomination française et ses équivalents dans les langues occidentales, le mouvement identitaire tend à substituer le vocable Imazighen (sing. : Amazigh). C’est vouloir étendre àl’ensemble du domaine et de ses habitants le nom que se donnent à eux-mêmes les berbérophones du Maroc central et de quelques autres régions ainsi que les Touaregs – ces derniers avec diverses variantes phonétiques (Imajerhen, par exemple). Contrairement à ce qu’on lit souvent, amazigh ne signifie pas « homme libre » ; cet effet de sens apparaît dans le contexte d’une société stratifiée – chez les Touaregs certes, voire jadis dans le Sud-Est marocain – mais la valeur de la racine reste inconnue.

Une histoire bien documentée

L’histoire antique des Berbères est documentée. Leur histoire médiévale a fait l’objet de la vaste recension d’Ibn Khaldûn (1322-1406) où les premiers spécialistes modernes de l’Afrique du Nord puisèrent les termes et le principe d’une classification qui a fait son temps (Botr et Branès, Sanhâja et Zanâta, etc.). Durant le Moyen Âge, des Bédouins d’Arabie ont infiltré le Maghreb des cités puis celui des steppes, en prosélytes de l’islam d’abord, ensuite comme mercenaires ; la première étape enjambe les VIIe et VIIIe siècles de notre ère, la seconde les XIe et XIIe. La langue arabe s’est alors implantée, qui continue de progresser au détriment des parlers berbères. Les dynasties autochtones se sont, quant à elles, effacées au XVIe siècle. L’Afrique du Nord, dans son ensemble, et un secteur mouvant mais qui a été considérable de la péninsule Ibérique, avaient connu la dynastie des Almoravides (1055-1130) – issue du rameau sanhâja dans la classification khaldounienne – puis celle des Almohades (1130-1269), d’origine masmûda. Zénètes d’origine, les Mérinides (1258-1471) et les Ouattassides (1471-1555), n’ayant pu empêcher la Reconquista des Ibériques puis leur intrusion en plusieurs points du littoral tant atlantique que méditerranéen, furent écartés de la conduite des affaires marocaines par des descendants du Prophète, les Saadiens (1555-1659). à l’est du Maroc, ce fut l’intervention turque qui supplanta les Zénètes Abdelouadides du royaume de Tlemcen et les Hafsides masmoudiens de Tunis. En ce qui regarde l’histoire contemporaine, elle sera évoquée au niveau des principaux sous-ensembles culturalo-linguistiques, que l’on va maintenant examiner.

« Plus haut dans la montagne, plus loin vers le sud » : les Chleuhs

Le territoire des Chleuhs s’étend dans le quart sud-ouest du Maroc ; d’est en ouest : entre le méridien Demnat-Ouarzazate et l’océan Atlantique, du nord au sud : entre lespremières rampes du Haut-Atlas et le thalweg de l’oued Draa, après les dernières rides de l’Anti-Atlas. Entre les deux chaînes, l’oued Souss donne son artère à une étroite plaine intensivement mise en culture ; sur le mode agro-industriel à la proximité d’Agadir. Cette capitale régionale, entièrement reconstruite après le séisme de 1960 (15 000 morts), est un pôle d’exportation vers l’Europe en même temps que l’un des réceptacles du tourisme balnéaire international. Les Chleuhs sont d’entre tous les Berbères, Touaregs exclus, ceux dont la culture s’exprime simultanément le plus haut en montagne, le plus loin vers le sud, le plus près d’une certaine modernité. Dans le Haut-Atlas occidental, les territoires tribaux tendent à s’étirer perpendiculairement aux cambrures majeures de la chaîne afin de profiter au mieux de l’étagement des ressources. Entre le village le plus bas et le minuscule établissement d’en haut, couramment 1500 mètres de dénivelé ; entre les parcelles de l’extrême aval et le parcours pastoral le plus élevé, 1000 m supplémentaires. La culture irriguée, conduite à la houe sur des terrasses en escalier annulant le pendage, est, avec l’élevage du petit bétail et des bovins, une activité séculaire. Dans l’Anti-Atlas, avec l’augmentation de l’aridité, les parcelles irriguées se dispersent, la chèvre l’emporte dans un petit bétail raréfié, l’arboriculture gagne proportionnellement en importance (figuiers, oliviers, amandiers et, sur le versant saharien, palmiers). On extrait l’huile d’amande du fruit d’un arbre spontané, l’arganier. La migration de travail est un recours : la moitié des quelque 700 000 Marocains (dont les naturalisés français) qui vivent dans l’Hexagone sont d’extraction chleuhe.Le « grenier » chleuh et ses populations ont contribué à l’avènement de la première dynastie chérifienne du Maroc, les Saadiens (1555-1659). Pour les Chérifs alaouites, leurs successeurs, qui restent en charge des affaires, les Berbères du Sud-Ouest ont, au contraire, été un souci constant jusqu’à leur contrôle définitif, vers 1930, par l’intermédiaire du protectorat de la République française. Leur dynamisme économique a relevé, dans les années soixante-dix, la position des Chleuhs ; un mouvement est né, de défense et illustration de la culture berbère, qui motive d’innombrables associations.

Les Imazighenes, pasteurs semi-nomades par excellence

Les Imazighenes (stricto sensu) occupent au Maroc un espace commençantà l’est du méridien Demnat-Ouarzazate pour finir, dans le nord-est, à proximité de la ville de Taza et, du côté nord-ouest, à quelques dizaines de km de Rabat. Cette aire constitue au Maghreb le domaine par excellence du pastoralisme semi-nomade à oscillations saisonnières. Les communautés tribales et leurs territoires, souvent étendus jusqu’en plaine afin de pouvoir y fuir la neige, acquièrent des dimensions spatiales et démographiques parmi les plus importantes d’Afrique du Nord. Les Ayt Atta,400 000 individus de nos jours, ont ainsi des fractions pratiquant l’hivernage dans les steppes présahariennes, à quelque 180 kilomètres de leurs pâturages d’estive. Il s’agit d’un cas extrême, mais il invite, avec d’autres indices, à postuler l’origine saharienne, par vagues successives, d’une bonne partie des Imazighenes. Dans leurs vallées, moins nombreuses que chez les Chleuhs, sur les piémonts surtout, la vie pastorale se double d’une activité agricole, ici limitée par le manque de terre ou d’eau, là l’emportant sur l’élevage. Sécurité des temps modernes, voies et moyens de communication améliorés : la tendance est au développement des cultures ; des pâturages sont emblavés par leurs ayants droit les plus proches, naguère une avant-garde de gardiens pastoraux. Cela distend les anciennes solidarités, débouche sur le conflit ; on ne dénombre pas moins de tentes noires pour autant, leur recul ne se fait pour l’heure qu’en valeur relative. Canalisant sous son égide la pression des Imazighenes vers le nord-ouest, la loge maraboutique de Dila, près de Khénifra, a longtemps inquiété les sultans saadiens (1555-1659). Le premier dynaste alaouite Abat Dila (1668) et son successeur Moulay Ismaïl (1672-1727) contiennent la poussée, qui reprend à la mort de ce dernier. Au siècle suivant, un nouveau foyer maraboutique, celui des Imhiouach, emploie les Imazighenes devant Meknès (1818) ; avec eux, il conquiert Fès pour quelques mois (1820) et garde leur bloc central hors d’atteinte en dépit des expéditions répétées d’Hassan Ier (1873-1894). C’est le protectorat de la République française qui rendra les Imazirhenes au contrôle de l’État marocain, au terme de combats échelonnés jusqu’en juillet 1933.

Les Rifains, guerriers redoutables

On compte environ deux millions de Rifains. Leur territoire s’étend, dans l’extrême nord-est du Maroc, entre la côte méditerranéenne et une ligne la suivant assez fidèlement à la distance moyenne de 60 km ; ce, depuis la frontière avec l’Algérie jusqu’à la route entre Fès et al-Hoceima, alentour le point culminant du Jbel Tidiquin (2500 m). Celui-ci donne son assise à des gens, les Sanhadja de Sraïr, pratiquant un berbère proche de celui des Chleuhs, différent donc du dialecte dit zénète des Rifains installés plus à l’est ; au nombre de 500 000 environ, ces Sanhadja tirent la quasi-totalité de leurs revenus de la culture du chanvre à kif. Chez les autres Rifains, la céréaliculture ne peut suffire à occuper les habitants. De larges contingents vont se louer aux travaux agricoles ; la migration ouvrière vers l’Europe, principalement en Belgique, en Hollande et en Allemagne, mobilise des effectifs plus considérables encore. Les Rifains ont été de redoutables guerriers, associés durant le xixe siècle aux entreprises de plusieurs prétendants au sultanat, puis, pendant le protectorat, face aux Espagnols comme aux Français, à la résistance d’Abd-el-Krim (1921-1926). Au lendemain de l’indépendance, durant l’hiver 1958-1959, une partie d’entre eux s’est soulevée contre la mainmise du parti de l’Istiqlal ; de la sévère répression qui s’ensuivit est résultée une rancœur durable.

Les Kabyles, émigrants de toujours

Le territoire des Kabyles s’étend à l’est d’Alger, entre les premiers surplombs de la plaine de la Mitidja et le golfe de Bejaïa (ex-Bougie), dans un pays de montagne humide. Les densités de peuplement sont considérables : 70 hab./km2 en Petite Kabylie, trois ou quatre fois plus en Grande Kabylie avec une pointe à 400 dans la circonscription de Larbaâ n At Iraten (ex-Fort-National). En conséquence, les Kabyles ont toujours émigré. De longue date, comme colporteurs ; à partir de la Première Guerre mondiale, comme manœuvres en France et dans d’autres pays européens. La Kabylie a été le fournisseur manufacturier de l’Algérie, commercialisant des tissages, des sabres, des fusils, des outils – et de la fausse monnaie – afin de pouvoir compléter par des achats sa production vivrière insuffisante. En France, jusque dans les années cinquante, les Kabyles ont fourni les trois quarts de la main-d’œuvre algérienne ; ils compteraient aujourd’hui pour la moitié, ce qui représente environ 1 million d’individus, soit le plus fort groupe allogène dans l’Hexagone. En Kabylie, la communauté villageoise reste le niveau de sociabilité majeur. Cependant, la tribu comme ses subdivisions supra-villageoises ont été des entités mobilisables et qui restent connues. L’assemblée des chefs de famille, tajmaât, veille au respect d’une charte, le qanoun, ensemble disparate de dispositions presque toutes répressives. L’essentiel est ailleurs, et implicite : dans un code de l’honneur personnel et lignager parmi les plus contraignants du monde méditerranéen. La Régence ottomane s’est installée au XVIe siècle en Algérie avec le concours des Kabyles. Au temps de l’emprise française (1857-1962), surtout après l’insurrection de 1871, ils ont été confrontés aux contradictions du colonialisme : sévère ponction de biens et d’hommes d’un côté, scolarisation précoce (dès 1873) et relativement intensive de l’autre. Conséquemment, c’est dans l’immigration qu’est né, durant les années vingt, le nationalisme algérien ; en milieu kabyle, que l’option de la lutte armée a d’abord été cultivée, ainsi que celle du laïcisme. Pendant la guerre de libération, les maquis et les chefs kabyles ont eu un rôle primordial. Mais au lendemain de l’indépendance (rébellion armée de 1963), puis dans les surlendemains (« printemps berbère » en 1980, « printemps noir » en 2001), il a fallu que deux générations se battent. (...)

Liens utiles pour la documentation:

http://www.qantaramag.com/rubriq4/page115.htm

http://www.fondation.org.ma/ProgScient/histoire_magh.htm