Réflexion sur les issues des bouleversements politiques et sociaux qui ébranlent les régions du Maghreb et du Machrek, depuis la fin de l’année 2010

L’Assemblée préparatoire du Forum Social Mondial, s’est tenue à Monastir, entre les 11 et 17 juillet 2012. A cette occasion, de nombreux enjeux ont été soulevés par les participant(e)s concernant les issues de la vague révolutionnaire qui secoue les régions du Maghreb et du Machrek, depuis la fin de l’année 2010.

Dans un premier temps, le climat insurrectionnel qui a favorisé le départ de la plupart des dictateurs¹ au pouvoir , a participé à créer une atmosphère euphorique et à nourrir les espérances des peuples. Une page d’Histoire a été tournée. Les mécanismes de la « malédiction » qui condamnaient les régions du Maghreb et du Machrek à des régimes autoritaires, ont été largement remis en question. L’ordre qui dominait ces pays depuis les années 1960, a été profondément ébranlé. Cet ordre était caractérisé par des régimes militaires, par le parti unique, par le népotisme et le clientélisme généralisés.

Aujourd’hui, la première étape des bouleversements semble appartenir au passé. On entre à présent dans une phase de compétition politique acharnée. Une lutte dans laquelle chaque fraction politique aspire à écrire l’Histoire de l’avenir de ces Etats. La tenue des premières élections et l’organisation de la transition politique font apparaitre le nouvel échiquier politique divisé en plusieurs fractions. Leur unique objectif commun était de mettre un terme au régime en place. A présent que les dictateurs ont été éloignés du pouvoir, ces partis se livrent à une véritable lutte acharnée pour la conquête du pouvoir.

En Egypte, les jeunes révolutionnaires et les Frères Musulmans ont protesté ensemble contre la dictature de Hosni Moubarak. A présent, depuis la défaite des mouvements révolutionnaires aux élections et la victoire de Mohammed Morsi (membre des Frères Musulmans) à la tête du gouvernement, les deux fractions suivent des chemins très différents. Les Frères Musulmans prennent leur distance avec la rue, faisant semblant d’afficher leur confiance dans le processus de transition, ils préfèrent s’investir dans le jeu politique institutionnel tout en négociant en coulisse avec le Conseil Suprême des Forces Armées (CSFA).

La transition démocratique de ces pays reste profondément incertaine et précaire. Le bilan de cette vague révolutionnaire ne pourra certainement pas être dressé avant longtemps. La plupart des chercheurs, qui se sont attelés à analyser et décrypter les évènements récents, affirment qu’il est trop tôt pour évaluer l’impact historique de ces derniers, et déterminer les aboutissements transitionnels de ces pays. Les révolutions ne pourront aboutir que si les acteurs du changement combattent les risques d’un retour vers une situation pire ou analogue par rapport à l’ordre aboli.

L’organisation de l’Assemblée préparatoire du Forum Social Mondial, a été l’occasion de confronter les points de vue, et de débattre autour des défis et des enjeux concernant le dénouement et la transition politique de ces bouleversements politiques et sociaux.
 

Les limites d’une vision occidentale « romantique »² de la société civile

La société civile est confrontée à de nombreux enjeux, externes et internes, qu’elle devra dépasser pour trouver une traduction politique en adéquation avec ses revendications.

Au cours des dernières décennies on a pu remarquer l’existence d’une tendance occidentale (Europe et Etats Unis) qui vise à considérer la société civile comme source et moteur de la démocratisation, surtout au sein des régions du Maghreb et du Machrek. Cette idée trouve son explication dans les expériences de certains pays d’Europe de l’Est et d’Amérique Latine, où la société civile a initié la réalisation d’une transition démocratique réussie.

Dans les années 1980, les pays latino américains³ ont connu une crise de la dette qui a abouti à un essoufflement économique et social des régimes autoritaires, ce qui a participé à accélérer leur chute. La légitimité de ces régimes a été profondément détériorée, ils n’ont pas réalisé la prospérité économique, ni l’unité nationale. Ainsi, entre 1979 et 1990, treize pays latino-américains ont connu une transition démocratique. La plupart des militaires qui avaient dominé la scène politique pendant presque toutes les années 1960 et 1970 ont été remplacés, par de nouveaux dirigeants qui ont accédé au pouvoir après la tenue d’élections libres. L’autoritarisme a créé des conditions propices à la formation progressive d’acteurs sociaux autonomes. La société civile s’est présentée comme la principale solution alternative à la crise de l’Etat autoritaire aussi bien politique, qu’économique. La conscience politique de l’opinion publique s’est progressivement constituée sur la dénonciation de la répression politique brutale des régimes autoritaires qui ont emprisonné, exilé, torturé, assassiné des milliers de personnes.

Ainsi, le renforcement de la société civile, apparaissait de plus en plus comme le mot d’ordre, au sein des réunions et des conférences, officielles ou académiques au début des années 2000. Les discours des puissances occidentales et des ONGs internationales semblent faire preuve d’une certaine naïveté. Ils encouragent la société civile à être acteur de la transition démocratique, alors que certaines composantes de cette société civile agissent à l’encontre des principes démocratiques, et constituent dans certains cas de réels freins au changement, participant à entretenir une situation figée et sclérosée.

L’Occident (l’Europe et les Etats Unis), ainsi que la bourgeoisie des pays du Maghreb et du Machrek, cherchent à stabiliser la région, plutôt que favoriser des changements incertains. Evidemment, c’est un leurre de croire que ces ensembles vont soutenir les mouvements démocratiques dans ces pays. Au contraire, nous serions plutôt tentés de penser qu’ils mettront tout en œuvre pour les voir échouer, car ces mouvements démocratiques menacent leurs intérêts, particulièrement économiques.

Les expériences des Philippines et de l’Indonésie sont parfaitement explicites pour éclairer le précédent propos. Elles permettent d’illustrer la stratégie américaine en cours dans les pays du Maghreb et du Machrek. Aux Philippines comme en Indonésie, des mouvements populaires se sont débarrassés des dictateurs Ferdinand Marcos (aux Philippines), et Suharto (en Indonésie) ; par la suite les Etats Unis ont agit afin de consolider des gouvernements alignés sur le néolibéralisme, sur leur politique internationale et économique afin de garantir les intérêts de leur politique étrangère.
Il est probable que l’avenir de l’Egypte aboutisse au modèle dit « pakistanais », où l’armée apparait à première vue en retrait, mais conserve toujours sa place dominante, et où le gouvernement est investi par les islamistes.
Les interventions armées menées par les Occidentaux après la guerre froide, ont été opérées au nom de la défense de la société civile, mais leurs conséquences ont largement montré qu’elles ont agit à l’encontre même de cette société civile.

Le cas de l’Irak est particulièrement symptomatique pour rendre compte de cet argument. Les conflits armés, les blocus internationaux et la dictature baathiste qui ont caractérisé l’Irak des années 1990, ont largement participé à affaiblir, et à détruire la société civile irakienne.

Après le renversement de Saddam Hussein en 2006, intervenu dans le contexte de l’intervention américaine en Irak depuis 2003, les efforts de reconstruction de la société civile irakienne apparaissent précaires et incertains. Certes la période post baathiste est caractérisée par le développement exponentiel de nouveaux acteurs et d’organisations citoyennes plurielles. Cependant, la société civile irakienne reste faible et semble manquer de marge de manœuvre et d’efficacité. Cette société civile peine à s’insérer dans le paysage de la représentation politique, et à assumer sa fonction citoyenne. Les organisations qui composent la société civile manquent cruellement d’autonomie, et d’indépendance. Elles dépendent pour la majeure partie d’entre elles, du soutien financier d’acteurs extérieurs. Elles n’ont pas de financement propre et transparent, et le cadre légal dans lequel elles évoluent restent très flou. La loi accorde au pouvoir fédéral le droit d’ingérence dans les affaires internes des organisations de la société civile. Les autorités justifient cela par des impératifs de sécurité, et la nécessité d’empêcher le renforcement de mouvements protestataires radicaux. Pourtant c’est l’inverse qui se produit, c’est bien le contexte sécuritaire qui affecte les acteurs démocratiques de la société civile, et qui donne l’opportunité aux groupes radicaux d’affirmer leur emprise sur le processus politique national. Ces groupes radicaux qui se réclament aussi de la société civile contribuent à renforcer les dynamiques de la violence et de la répression.
 

Des régimes autoritaires au spectre politique limité

Le spectre politique a été globalement limité durant plusieurs décennies, c’est un enjeu de taille de l’élargir, de l’étoffer et de le stabiliser. Les règles de la compétition pour le pouvoir ne sont pas institutionnalisées, autrement dit, elles ne font pas référence à une légitimité institutionnelle qui fait consensus. Les luttes entre fractions sont menées dans l’unique but de conquérir le pouvoir, et d’impacter sur les politiques étatiques.

Les luttes pour le pouvoir se combinent à une compétition des légitimités historiques, religieuses, militaires et électorales. Tant qu’il n’y aura pas de consensus autour d’un type de légitimité, la situation politique ne sera jamais stabilisée. Dans son ouvrage intitulé Le dérèglement du monde4, Amin Maalouf analyse cette question des légitimités. « Islam et Occident : les deux discours ont leur cohérence théorique, mais chacun, dans la pratique, trahit ses propres idéaux. L’Occident est infidèle à ses propres valeurs, ce qui le disqualifie auprès des peuples qu’il prétend acculturer à la démocratie. Le monde arabo-musulman n’a plus la légitimité généalogique ni la légitimité patriotique autour desquelles il s’était historiquement structuré. Vivant dans l’humiliation et la nostalgie régressive de son « Age d’or », l’ère des islamismes ayant succédé à l’ère des nationalismes, il se trouve condamné à une fuite en avant dans le radicalisme ».

Les régimes autoritaires ont toujours cherché à entraver ou à contrôler les associations indépendantes, tout en encourageant les associations loyales à leur égard. Leurs stratégies consistent à instrumentaliser la société civile, afin de dépolitiser l’espace public et de contourner la transition démocratique. Cette stratégie est parfois employée de manière sournoise et peu sincère, le système politique encourage le développement exponentiel des associations et des ONGs, tout en maintenant une politique autoritaire à leur égard.
 

Des mentalités réfractaires au pluralisme politique

Après plus d’un an de révolutions, les populations semblent réclamer le retour à l’ordre. Les mentalités apparaissent réfractaires au pluralisme politique, qui affaiblirait la société. L’opinion publique semble rêver d’une communauté unie, non traversée par des divergences politiques, représentée par un homme puissant et juste. L’utopie de l’unicité apparait toujours vivace dans les mentalités, hier nationaliste aujourd’hui islamiste. Cette unicité a deux conséquences, la soumission à l’Etat et sa privatisation par la force et la violence, qui décourage tout contre pouvoir, notamment des corps intermédiaires. Ces régimes semblent fermés à l’alternance électorale. Les résultats des dernières élections législatives, soulignent également l’essoufflement de la mobilisation citoyenne, caractérisés par de forts taux d’abstention ; plus de 50% d’abstention en Egypte, 57,1% en Algérie, dont 80% en Kabylie.

 

Le spectre de l’armée

L’armée est une organisation qui réunit le potentiel de défense humains, matériels, et financiers, provenant de la société, dans le but précis d’assurer la sécurité de l’Etat. Dans sa forme démocratique, l’armée détient une mission publique, sous les ordres d’une autorité légitime, dont les prérogatives s’inscrivent dans la Constitution qui interdit l’usage privée des armées.

L’armée constitue l’un des principaux défis à surmonter dans les pays ébranlés par la « vague révolutionnaire ».
Il faut prendre en compte la présence en force de ces armées, qui détiennent un rôle traditionnellement central dans le pouvoir. Ces armées ont acquis des privilèges qu’elles ne sont pas prêtes d’abandonner. Evidemment, cette situation porte atteinte à la mission publique de l’armée.
 

L’enjeu de l’Islam politique

La victoire des islamistes aux élections législatives ou présidentielles en Tunisie, en Egypte, et au Maroc n’est pas une surprise. Pour mieux comprendre cela, il convient de prendre du recul et d’analyser la situation de la mouvance islamiste au temps des régimes autoritaires, où de nombreux signes avant coureurs laissaient présager l’issue islamiste.

La résurgence de l’islamisme dans les années 1980, est caractérisée par une renaissance du populisme. Ce populisme né du combat nationaliste et anti colonial a été mis à mal par les pratiques de corruption des agents de l’administration. Dans certains pays, une société civile dynamique, a réussi au fil des décennies, à exercer un rôle normalement tenu par les institutions étatiques, à savoir la prestation des services sociaux (les services de santé, d’éducation, de logement). Les organisations se présentant comme « la société civile musulmane » ont particulièrement bien réussi à cet égard. Elles ont acquis une réputation d’honnêteté, d’intégrité, et leur capacité à satisfaire les besoins des populations a été reconnu, contrairement aux institutions étatiques qui sont perçues comme largement corrompues. Ainsi, les activités caritatives organisées par les islamistes ont accru leur capital de confiance politique, et leur popularité.

La réapparition de la mouvance islamiste invite à se poser la question suivante : est ce un mouvement religieux avec un objectif politique ou un mouvement politique utilisant la religion à des fins de mobilisations ?

L’Islam apparaît comme étant surpolitisé, mobilisé comme ressource aussi bien par des conservateurs inquiets par la sécularisation, que par des catégories sociales défavorisées qui protestent contre leur misère. L’Islam est un langage et une ressource politique employés pour légitimer ou contester un ordre politique. Il est instrumentalisé pour la prise du pouvoir par des acteurs qui cherchent à légitimer leurs actions et leurs positions. Ce langage religieux est un instrument pour moraliser le monde, en se positionnant par rapport à des catégories bipolaires, le bien et le mal.

Les islamistes doivent jouir de leurs droits et libertés à participer au processus politique, mais le passage à des règles du jeu démocratiques inédites dans ces pays, représente pour la mouvance islamiste une réelle épreuve, dont les formations islamistes commencent seulement à mesurer la portée.
Cette mouvance est loin d’être un acteur institutionnel avec sa cohérence et sa rationalité. L’Islam est utilisé par des acteurs pour défendre des positions politiques renvoyant à leurs intérêts respectifs. Le contenu des programmes électoraux est problématique, il contient des formules vagues et ne semble pas répondre aux urgences sociales. La charité dont fait preuve la mouvance islamiste avec les populations les plus démunies, ne restera pas longtemps la seule réponse audible et acceptable par l’électorat.

De plus, la mouvance islamiste est loin d’être unifiée et uniforme. Elle porte en elle des divisions longtemps masquées par la solidarité et l’unité auxquelles la contraignait la répression des régimes dictatoriaux. Elle est traversée par trois pôles pouvant être schématiquement identifiés. Le courant national-islamiste des Frères Musulmans, le mouvement salafiste (cette mouvance peut être elle-même divisée en trois tendances : le mouvement dit « littéraliste », qui prône un retrait de la politique, le mouvement réformiste, qui envisage au contraire un retour en politique, et le mouvement djihadiste, ultra minoritaire), et le mouvement de l’Islam « officiel », longtemps affaibli par les dictatures, ce mouvement tente aujourd’hui de jouer le rôle d’arbitre entre les différentes sources de pouvoir. La multiplicité de l’islamisme politique peut constituer une faiblesse pour la mouvance.

D’autres enjeux

Un autre défi réside dans le renouvellement des élites sociales capables de remplacer celles ayant collaboré avec les régimes autoritaires, afin de constituer de nouveaux gouvernements. Ces élites restent peu nombreuses et difficiles à identifier.

Les pays qui ont connu des bouleversements devront également gagner la confiance des pays voisins, qui ne sont pas toujours favorables à ces révolutions, et qui les ont eux mêmes sévèrement réprimées (c’est le cas de la Syrie et des pays du Golfe Persique).

 

Dans le meilleur des mondes, des réformes constitutionnelles s’imposent et sont nécessaires, afin d’institutionnaliser une véritable séparation des pouvoirs, et d’établir un nouveau « contrat » social et économique susceptible de remédier aux causes de déstabilisations futures. Les nouveaux gouvernements transitoires ont tout intérêt à éviter l’exacerbation des problèmes existants, et à stabiliser l’équilibre interne et externe des pays concernés. Il leur faudra créer un nouvel espace de dialogue au-delà de la distribution des rentes pétrolières, pour se pencher sur les urgences sociétales et civilisationnelles.

La situation post révolutionnaire est complexe, il convient de dépasser les utopies et d’étudier de manière pragmatique les enjeux de taille auxquels sont confrontés ces sociétés contestataires. La transition démocratique de ces pays apparait de nouveau hantée par des fatalismes de la malédiction. En effet, on peut craindre des régimes de transition qu’ils ne préparent aucune relève, et qu’ils perpétuent une politique du vide, inadaptée au changement, cultivée par les régimes autoritaires abolis.
Les défis actuels sont nombreux et interrogent sur l’accommodation de ces sociétés au pluralisme politique, et sur l’avenir de la mouvance islamiste.

Lors de l’Assemblée Préparatoire du Forum Social Mondial, les participants ont prévu la tenue d’un séminaire sur « Religions et politique, sécularisation des sociétés au Maghreb et au Machrek ». Ce séminaire aura lieu en septembre 2012, au Maroc (la ville n'a pas encore été choisie). Les problématiques soulevées dans la présente réflexion, pourront alors se situer au centre des sujets à aborder et des débats qui s’en suivront.

¹ Le président syrien Bachar Al Assad est toujours en place, dans un contexte de guerre civile syrienne. Les gouvernants des pays du Golfe Persique ont réprimé sévèrement les mouvements sociaux, qui n’ont pas encore pu les destituer.

² Ici, le terme « romantique » peut se définir comme l’attitude, le comportement, le caractère d’un Etat qui se laisse dominer par l’imagination et se passionne pour les entreprises généreuses mais utopiques.

³ Equateur (1979), Pérou (1980), Salvador et Nicaragua (1979-1980), Honduras (1981), Bolivie (1982), Argentine (1983), Brésil, Guatemala, et Uruguay (1985), Paraguay et Panama (1989), Chili (1990).

4 Amin Maalouf, Le dérèglement du monde, Grasset, mars 2009.
 

 

Majdoline El yagoubi, bénévole au Forum des Alternatives Maroc, « FMAS ».
 

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Forum social mondial 2013