Le Pakistan, le pays de tous les dangers
L'ampleur de la catastrophe qui frappe le Pakistan commence à peine à être saisie par l'opinion publique au Canada et dans le monde. Les morts par milliers et les destructions matérielles causées par les inondations sont en train de déboucher sur une deuxième crise médicale, sociale, humanitaire. Les meilleurs terres agricoles du pays (1,7 million d'acres) ont été rasées et ne pourront produire la nourriture qui permet à 181 millions de personnes de survivre. Des centaines de milliers de personnes sont déplacées et ne pourront retourner chez eux pour une longue période, ce qui s'ajoute à l'immense problème des déplacés par la guerre. Le gouvernement de M. Asif Ali Zardari semble dépassé par les évènements et la colère de la population monte d'heure en heure. Pendant ce temps, l'aide de la communauté internationale se fait attendre. Moins de $250 millions de dollars ont été «promis» jusqu'à maintenant alors que l'ONU estiment qu'il faudrait au moins $500 millions de dollars pour répondre à l'urgence.
Le problème vient de loin
Comme partout, une catastrophe «naturelle» n'est jamais simplement «naturelle». Les mêmes turbulences de la nature ont des effets totalement différents dépendamment des pays, de leurs infrastructures, de leurs capacités de réagir. Dans le cas du Pakistan en tout cas, il est clair que les récentes inondations ne sont pas simplement le fait de la nature. Pendant l'occupation britannique de ce qui est maintenant le Pakistan au XIXe siècle, un réseau de canaux d'irrigation avait été mis en place pour favoriser l'agriculture commerciale. On avait alors négligé la nécessité de protéger les aires cultivées et les villages pour faire en sorte d'irriguer les plantations et d'approvisionner les villes. Par la suite lorsque le Pakistan est devenu indépendant (1947), ces mêmes pratiques ont prévalu. De grands barrages ont été érigés comme celui de Taunsa (avec le financement de la Banque mondiale), au détriment de la protection de l'environnement et des villages. Des centaines de milliers de paysans ont été expulsés et se sont retrouvés dans les bidonvilles.
Un pays avec une armée ou une armée avec un pays
Tout cela a été exacerbé par la terrible malgestion et la corruption des gouvernements pakistanais successifs, qui ont empoché l'aide «au développement» des pays occidentaux. En réalité, le Pakistan, qui a été gouverné par des dictatures militaires pendant l'essentiel de son existence, n'est pas un pays avec une armée, mais une armée avec un pays, selon l'expression populaire utilisée localement. C'est la haute hiérarchie militaire, et son redoutable service de sécurité ISI, qui prend les grandes décisions concernant l'avenir du pays, quelque soit le gouvernement en place. Le chef d'état actuel, M. Zardari, était d'ailleurs en «tournée» dans les pays du golfe au moment de la catastrophe. L'opinion pakistanaise est outrée du fait qu'il n'est pas même pas rentré au pays et qu'on connaît les dépenses extravagantes que ce déplacement (et bien d'autres avant) représentent pour un pays qui est sur le bord du gouffre.
Le Pakistan dans l'engrenage de la guerre
Si ce pays est bien mal pourvu sur le plan interne, la crise actuelle (et les crises précédentes) sont fortement exacerbées par le mode particulier d'insertion du Pakistan dans le monde et en particulier en Asie du Sud. Pendant la guerre froide, le Pakistan est devenu un des principaux alliés et relais des États-Unis. Logé près du flanc sud de l'Union Soviétique, au nord de l'Inde qui s'était alors affirmé comme pays indépendant et neutre, le Pakistan est devenu une plateforme militaire importante, au grand bénéfice de l'armée pakistanaise bien sûr. Diverses forces politiques se sont opposées à cela, mais elles ont été fortement réprimés (le Premier ministre Ali Bhutto a été délogé du pouvoir et exécuté par l'armée en 1979), avec la complaisance et le silence des États-Unis et de ses alliés. Dans les années 1980, cette complicité a fait un bond avec la guerre en Afghanistan. Les États-Unis ont alors permis à l'armée pakistanaise de décupler ses capacités et de construire un immense dispositif pour alimenter la résistance afghane contre le régime prosoviétique. Peu à peu, le Pakistan est devenu partie prenante des crises afghanes, en soutenant notamment les Talibans et d'autres factions extrémistes qui ont détruit le pays pendant plus de 20 ans.
Après septembre 2001
En 2001 cependant, une nouvelle bifurcation est survenue. Les États-Unis pour «mâter» le monstre qu'ils avaient largement contribué à faire émerger occupaient l'Afghanistan et demandait à l'armée pakistanaise de l'aider. Mais des problèmes sont apparus. Les militaires pakistanais ont hésité à se retourner contre leurs anciens alliés, sachant qu'ils disposent avec les relais intégristes d'alliés réels et potentiels, dans leur bataille larvée contre l'Inde. Ils ont tenu à garder la capacité de contrôler l'Afghanistan, et également d'intervenir dans la région pour préserver ce qu'ils considèrent comme leurs intérêts, notamment au Cachemire, une province indienne réclamée par le Pakistan depuis 60 ans. De principal allié des États-Unis, le Pakistan est devenu le mouton noir.
L'impasse
La catastrophe récente survient donc au moment où le Pakistan est dans une impasse à tous les niveaux. À part quelques enclaves urbaines comme Karachi, l'économie dégringole. La malgestion agricole et environnementale s'aggrave au point où de traditionnelles vulnérabilités deviennent tragiques. Le gouvernement est sans pouvoir et l'armée, véritable État dans l'État, est coincée. En effet, les États-Unis lui demandent d'intensifier la chasse aux intégristes afghans et pakistanais, qui sont puissamment établis partout au pays et notamment dans les régions frontalières du nord-ouest. Ces régions sont sous le contrôle des factions intégristes, en partie parce qu'elles ont toujours été négligées par le pouvoir (c'est le Pakistan «inutile), en partie parce que l'armée y commet des atrocités, aggravées par les attaques états-uniennes sous prétexte d'éradiquer l'insurrection. L'opération est doublement risquée pour l'armée pakistanaise, d'une part parce qu'il s'agit d'éliminer d'anciens alliés, d'autre part parce que c'est très difficile, compte tenu de l'état des forces en présence. En dépit du milliard de dollars que l'armée pakistanaise reçoit des États-Unis par an depuis 2001, la tâche de reprendre le contrôle d'un pays en chute livre s'avère au-dessus de ses capacités.
Minuit moins cinq
Les militaires pakistanais disposent cependant de plusieurs cartes dans leur jeu, dont la possession d'armes nucléaires. Ils savent aussi que la stratégie états-unienne actuelle, notamment en Afghanistan, est vouée à l'échec. Ils cherchent donc à gagner du temps. Mais voilà que la catastrophe actuelle précipite les choses. Dans la province du Singh particulièrement affectée par les inondations, la révolte gronde. Les habitants des provinces périphériques frappées par la guerre sont déjà aux barricades. Dans les grandes villes de Karachi, Lahore, Islamabad, la situation est plus calme, mais beaucoup de monde s'attend au pire, dont la multiplication des attentats et des affrontements meurtriers contre l'armée et entre les communautés. La faible réponse des pays occidentaux sur le plan humanitaire convainc encore plus les Pakistanais que le monde est contre eux, seulement intéressé à imposer au Pakistan la tâche ingrate d'éradiquer l'insurrection afghane, quel qu'en soit le coût. Tout cela explique que la CIA dans une analyse récente estime que le Pakistan est devenu le pays «le plus dangereux au monde».
Par Pierre Beaudet















