Israël/Hezbollah/Liban : éviter un regain de violence

La résolution 1701 du Conseil de sécurité de l’ONU a mis fin à un mois de combats entre Israël et le Hezbollah mais n’a pas fait grand-chose pour résoudre le véritable conflit qui les oppose et qu’une mauvaise application de cette résolution pourrait raviver. Cette résolution connaît un succès remarquable et est généralement bien appliquée par les parties intéressées. Cependant, les parties pourraient être tentées d’en faire trop, ce qui pourrait entraîner un regain de violence. Il serait notamment dangereux qu’Israël ou les forces de l’ONU (la FINUL) tentent d’utiliser la résolution 1701 pour désarmer le Hezbollah dans le sud du pays ou que le Hezbollah essaie de tester la détermination de la FINUL. La résolution devrait être un instrument transitoire permettant de stabiliser la frontière et de contenir les élans militaires des deux camps jusqu’à ce qu’une initiative plus audacieuse s’attaque à la fois aux problèmes intérieurs libanais (réforme et démocratisation des systèmes politiques et électoraux ; mise en place d’un État souverain fort ; résolution de la question de l’armement du Hezbollah) et, surtout, aux questions régionales (en particulier la relance du dialogue avec la Syrie et l’ouverture d’un dialogue avec l’Iran). En bref, la communauté internationale doit être modeste dans la mise en œuvre de la résolution 1701 tant qu’elle ne sera pas prête à faire preuve d’une plus grande ambition dans ses efforts diplomatiques dans la région.

La résolution 1701 a recueilli un degré de consensus surprenant. Toutes les parties concernées (Israël, le Hezbollah et le gouvernement libanais ainsi que les acteurs régionaux et autres acteurs internationaux) ont accepté que le Conseil de sécurité joue un rôle d’arbitre dans ce conflit, de même qu’elles ont accepté un déploiement considérable de l’armée libanaise au sud du fleuve Litani, l’expansion de la FINUL avec un mandat renforcé dans la même zone et ont reconnu le besoin d’établir la souveraineté du Liban sur son propre territoire. La résolution mentionne certains obstacles majeurs (p.ex. la libération des soldats israéliens kidnappés, la fin de la présence armée du Hezbollah dans le Sud) mais elle les présente plutôt comme des objectifs à atteindre que comme des exigences auxquelles satisfaire immédiatement. Dans l’ensemble, le texte de la résolution est un résultat non négligeable que l’on n’avait pas vraiment prévu. La résolution 1701 est née dans un moment de grande tension, après une bataille diplomatique acharnée, et elle n’a été acceptée que parce que toutes les parties avaient besoin d’une solution qui leur permette de sauver la face. La fatigue collective a donné un résultat ambigu ; personne ne l’a soutenue sans réserve, tous l’ont acceptée à contrecœur.

Après plus d’un mois de conflit violent, Israël et le Hezbollah se sont assagis, conscients des limites de leur pouvoir militaire et réticents à poursuivre les hostilités. Israël a insisté sur le fait qu’il n’arrêterait pas les combats tant que ses soldats ne seraient pas relâchés et que le Hezbollah n’aurait pas désarmé ; en dépit de l’ambiguïté de la résolution 1701, il n’a obtenu ni l’un ni l’autre. Israël ne souhaitait pas que la confrontation se prolonge et aujourd’hui, à l’issue d’une guerre qui a réveillé et renforcé l’anxiété face au bourbier libanais, il n’a pas vraiment envie de la reprendre. Les Israéliens ont plutôt choisi d’entretenir un espoir prudent dans la présence de forces internationales et libanaises dans le Sud pour contenir le Hezbollah et dans la médiation de l’ONU pour libérer les soldats kidnappés.

La perception d’une victoire du Hezbollah a peut-être enhardi celui-ci mais il doit aussi faire face à de lourdes contraintes. Après la mort de plus de 1000 civils, la destruction de milliers de foyers et d’importants dégâts causés à l’infrastructure économique, déclencher un nouveau cycle de violence serait fort mal vu par ses propres partisans et plus encore par le reste du pays. Le déploiement des forces armées libanaises (pour la première fois depuis plus de trente ans) et le renforcement de la FINUL dans ce qui jusqu’à présent était un sanctuaire du Hezbollah n’avait pas la préférence de ce dernier. Mais cela semblait être le prix à payer pour mettre fin aux combats, éviter d’exacerber les tensions dans le pays et préserver autant que possible le statu quo, y compris sa présence dans le Sud.

La communauté internationale et les États-Unis en particulier n’avaient pas vraiment le choix. En laissant la guerre se poursuivre durant des semaines, ils avaient perdu une bonne partie de leur crédibilité et se sont trouvés face à un public arabe et musulman de plus en plus hostile. Washington a maintenu depuis le début que la seule solution digne d’intérêt devrait s’attaquer aux sources du conflit, soit, de son point de vue, la présence du Hezbollah. Finalement, les États-Unis ont dû revoir leurs exigences à la baisse et se contenter d’une présence renforcée des forces onusiennes et libanaises dans le Sud et de la réitération de l’objectif à long terme de désarmement des groupes armés. Faisant preuve de pragmatisme, les responsables américains n’incitent pas pour l’instant la FINUL ou l’armée libanaise à désarmer le Hezbollah, espérant plutôt renforcer le gouvernement central et étendre la portée de celui-ci.

Cette modestie partagée doit être préservée pour éviter que la fragile stabilité de la situation ne se détériore. La résolution 1701 n’offre pas un cadre approprié pour résoudre les problèmes qui sous-tendent les relations israélo-libanaises et il faut reconnaître ce fait. Son texte est ambigu par essence et peut être interprété de plusieurs façons ; il ne fixe que des délais vagues et sa façon de décrire des objectifs à long terme contradictoires prête à confusion : le renforcement de la souveraineté libanaise équivaut pour certains à la neutralisation du Hezbollah et pour d’autres à la défense d’Israël. D’autre part, la résolution ne se penche pas sur la situation politique intérieure du Liban. Elle accorde trop d’importance à la question du Hezbollah et n’offre rien aux parties (Syrie et Iran) qui ont des intérêts et des moyens d’obstruction considérables dans la région. Comme la précédente résolution 1559 (2004) du Conseil de sécurité, la résolution 1701 cherche imprudemment à internationaliser un aspect particulier du problème (l’armement du Hezbollah) sans rechercher une solution régionale (s’attaquer au litige frontalier israélo-arabe ou aux différends croissants entre les États-Unis et l’Iran).

En somme, la résolution 1701 : élève la question de l’armement du Hezbollah au rang de préoccupation internationale majeure ; fait reposer la résolution de ce problème sur un processus (le dialogue libanais) qui est structurellement incapable de le prendre en charge et diffère une démarche politique essentielle (progresser vers une paix globale israélo-arabe) alors qu’il s’agit d’une précondition à la résolution de ce problème.

La communauté internationale devrait être prudente lors de la mise en application de la résolution 1701. Son pouvoir de dissuasion ayant été sérieusement dégradé par une interruption des combats généralement considérée comme une défaite, Israël ne tolèrera pas les tentatives éhontées du Hezbollah de réarmer. Inversement, le Hezbollah n’acceptera pas les efforts faits par Israël, la FINUL et ses opposants libanais pour essayer d’obtenir par des voies politiques ce qui n’a pu être obtenu par des voies militaires.

Consulter le rapport Israël/Hezbollah/Liban : éviter un regain de violence, Rapport Moyen-Orient N°59, International Crisis Group, 1 novembre 2006.