Le Liban se retrouve déstabilisé et au bord d’un nouvel effondrement, se rapprochant toujours plus d’une opposition explosive entre sunnites et chiites, avec une communauté chrétienne affaiblie et divisée coincée entre les deux. Le fragile équilibre politique et sectaire établi depuis la fin d’une guerre civile sanglante en 1990 n’a jamais été la solution idéale et n’a pu être maintenu qu’à un prix élevé. Cet équilibre reposait sur le consentement occidental et israélien d’une tutelle syrienne et sur un système politique national peu propices à des réformes internes qui faisaient cruellement défaut, et il était grand temps d’opérer un changement. Mais le bouleversement de cet équilibre, dû pour une large part à une lutte acharnée entre des intérêts extérieurs sur l’avenir du pays, s’est avéré chaotique et a entraîné de profondes divisions, opposant une moitié du pays à l’autre. Les hommes politiques libanais aussi bien que les acteurs extérieurs doivent reconnaître qu’une lutte dans laquelle la victoire des uns est annulée par la perte des autres entraîne des risques énormes et ils doivent s’efforcer d’arriver à des compromis avant qu’il ne soit trop tard.
La responsabilité de la crise repose en partie sur le Liban-même. Les profondes divisions confessionnelles n’ont jamais été complètement comblées après la guerre civile ; la société est désespérément fragmentée entre clans et familles et selon l’appartenance régionale, sociale ou idéologique ; il n’existe pas vraiment d’institutions publiques souveraines solides et crédibles et, par-dessus tout, il existe au Liban un système corrompu de clientélisme politique dans lequel certains trouvent un intérêt à la continuation des divisions sectaires et à la persistance d’un État central faible.
Mais c’est à l’étranger qu’il faut chercher les principaux instigateurs du conflit. Le Liban occupe une place vitale à la fois dans la stratégie régionale de l’administration Bush, pour la sécurité d’Israël et au regard des ambitions de Téhéran ainsi que des intérêts essentiels du régime syrien. Comme la guerre de juillet l’a rappelé, le Liban sert également de substitut aux conflits régionaux et internationaux : Syrie contre Israël ; administration américaine contre régime syrien ; régimes sunnites pro-occidentaux, Arabie saoudite en tête, contre la montée de l’activisme chiite et de l’Iran ; et, en toile de fond, Washington contre Téhéran.
Les racines libanaises et étrangères du conflit sont étroitement mêlées. Au Liban, les affiliations sectaires, des institutions publiques faibles, le recours au clientélisme et la corruption autorisent et même encouragent une ingérence extérieure dont dépendent nombre de ses dirigeants. À une extrémité de l’éventail politique, une coalition de forces d’opposition compte sur Damas pour obtenir une assistance matérielle et politique et, dans le cas du Hezbollah, sur un approvisionnement en matériel militaire.
À l’autre extrémité, la majorité parlementaire (l’alliance du 14 mars formée en réaction à l’assassinat du Premier ministre Hariri en 2005) dépend elle aussi de soutiens étrangers, en l’occurrence des pays occidentaux qui lui fournissent un soutien financier, diplomatique et politique. Il est difficile d’identifier son programme national. Son agenda se résume à trois initiatives internationales : la prochaine conférence de Paris III dont l’objectif sera d’accroître l’aide étrangère ; la mise en œuvre de la résolution 1701 du Conseil de sécurité qui vise à contenir le Hezbollah ; et la création d’un tribunal international pour juger les responsables de l’assassinat de l’ancien Premier ministre Hariri et, du même coup, dissuader une nouvelle ingérence de la part de la Syrie.
L’affrontement concernait initialement la question du armement du Hezbollah mais il s’est depuis concentré sur celle de ce tribunal et sur un autre problème connexe, celui de la composition du gouvernement. Le tribunal ne représente pas un danger pour le Hezbollah mais il menace sérieusement le régime syrien, aux yeux duquel il apparaît comme un instrument politique entre des mains ennemies ; le Hezbollah n’est pas subordonné à Damas mais il dépend suffisamment de son aide pour ne pas risquer d’éveiller sa contrariété sur un sujet vital. Sans la Syrie, pas de réapprovisionnement militaire, et sans réapprovisionnement, pas de résistance soutenue contre Israël (muqawama). Par conséquent, le Hezbollah insiste pour disposer d’un droit de véto au sein du gouvernement qui lui permettrait de contrôler le destin de ce tribunal.
L’alliance du 14 mars compte sur la majorité dont elle dispose au Parlement, sur le contrôle du gouvernement et, surtout, sur le soutien des principaux gouvernements occidentaux et arabes pour s’affirmer et endiguer les ambitions syriennes. Progresser rapidement sur le tribunal et condamner le régime syrien est la clé de voûte de sa stratégie.
L’impasse politique a poussé les deux camps à mobiliser leurs partisans. La politique de la rue a remplacé la politique institutionnelle. Des manifestations massives dans un camp en entraînent d’autres dans le camp adverse. Il ne s’agit pas d’une opposition entre partisans d’un coup d’État et démocrates ou d’un soulèvement populaire contre un État illégitime. C’est la rue contre la rue, un Liban contre un autre. Le conflit se fait par la mobilisation des masses mais ce n’est pas de cette façon qu’il sera résolu.
La moitié du pays ne peut gouverner sans l’autre et encore moins contre elle. Des affrontements sur l’avenir du Liban auront des conséquences humaines tragiques. Une division sectaire dans un contexte d’ingérence extérieure aura des implications régionales dangereuses et inévitables. Il sera extraordinairement difficile de trouver un compromis acceptable (au moins une demi-douzaine de propositions créatives, principalement dans le cadre de la Ligue arabe, ont échoué) mais il le faudra bien.