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L'entrée en zone palestinienne, un danger mortel

Dans l'avion du retour, direction Paris. Avant de foncer à Montreuil pour une avant-première de mon film « Rachel » au Méliès, dans le cadre des « Rencontres du cinéma documentaire », je veux vous raconter ma visite à Ramallah… Car dès la matinée de vendredi, ce fut tendu…

Plusieurs amis m'ont téléphoné pour m'avertir qu'il y avait des
incidents dans la région de Qalandia, des kilomètres de file d'attente
au checkpoint en venant de Jérusalem-Est et plusieurs tronçons de
différentes « routes de contournement » barrés par l'armée. Une manière
de me dire qu'on ne m'en voudrait pas si je choisissais de ne pas aller
à Ramallah…

Mais il n'était pas question d'abandonner. D'autant que beaucoup
m'ont dit qu'en ce moment, le passage de Qalandia dans le sens
Jérusalem-Ramallah n'est que peu pas contrôlé ; c'est dans le sens
Ramallah-Jérusalem qu'on a des problèmes si l'on n'est pas en règle.
Les Israéliens qui bravent l'interdiction passent donc par le
checkpoint à l'aller, et par des voies détournées, plus longues, au
retour.

Une camionnette à plaque jaune

Avec deux amis, nous sommes partis vers 14 heures dans une
camionnette conduite par un chauffeur de Jérusalem-Est qui connaît bien
les itinéraires et dont le véhicule a une plaque d'immatriculation
jaune israélienne. Avec une projection à 19 heures, il fallait prévoir
de la marge pour faire un trajet qui ne durerait que 30 minutes dans un
pays normal…

Pour éviter d'être coincés dans la file de voitures palestiniennes
avant Qalandia, nous avons pris l'autoroute de Modi'in, qui relie
Jérusalem à la plaine côtière en passant partiellement par la
Cisjordanie. Cette route, nous l'appelons entre nous « la route des
colons » : elle longe des villages Palestiniens sans jamais y conduire,
toutes les sorties mènent à des agglomérations juives et les
Palestiniens n'y ont pas accès.

On voit très bien, en filant sur la route, les tas de terre et de
pierres amoncelés par l'armée pour bloquer les sorties des villages sur
les côtés. Je n'aime pas trop utiliser le terme d'apartheid en dehors
du contexte historique sud-africain, mais au risque de choquer, je
l'écris ici car je n'ai pas d'autre mot pour décrire cela.

Lorsque cette autoroute arrive à hauteur des banlieues de Ramallah,
au lieu de continuer tout droit, nous prenons une bretelle qui mène à
la zone industrielle d'Atarot, puis à la base militaire de Qalandia,
imposante installation bardée de miradors et de murs de béton. Sur
cette bretelle, il y a surtout des véhicules militaires et des voitures
industrielles. Notre camionnette est dans le ton.

« Danger mortel »

Arrivés devant le mur de béton, nous avions l'intention de nous
insérer discrètement par le côté au tout début de la file de voitures
en ayant gagné une heure ou deux d'attente. Mauvaise surprise : le
checkpoint était fermé. File immobile et aucun moyen de savoir quand
l'armée rouvrirait le passage.

Devant nous, je vois un grand panneau en lettres rouges, qui dit en hébreu :

« L'entrée en zone A sous contrôle de l'autorité palestinienne
représente un danger mortel et est strictement interdite aux citoyens
israéliens. Tout contrevenant sera puni selon la loi. »

Je n'ai pas le temps de faire une photo car notre chauffeur est
pressé de faire le tour du rond-point, longeant le mur, pour faire
demi-tour vers Jérusalem où nous devrons prendre une autre « route de
colons », plus longue, celle que nous comptions emprunter au retour et
qui contourne complètement le checkpoint.

Soudain, une bonne surprise : une porte ouverte dans le mur, juste
assez large pour le passage d'un véhicule, trois soldats plongés dans
des conversations sur leurs walkies-talkies, jetant un œil sur les
quelques voitures qui, comme la nôtre, passent en zone A .

Ces choses arrivent et il ne faut pas perdre de temps à se demander
pourquoi. Un convoi de VIPs ? Une soupape ouverte sur le côté pour
diminuer la tension au checkpoint fermé ? Peu importe : on s'engouffre
et nous voilà illico de l'autre coté du checkpoint, en plein nuage de
gaz ! Autour de nous, c'était comme une scène du journal télévisé, des
gamins qui balancent des pierres sur les soldats et des grenades
lacrymogènes en réponse dans l'autre sens ! Welcome to Palestine !

Quelques minutes plus tard, le calme absolu, les premières maisons
de Ramallah, et toute l'après-midi devant nous : il n'était pas 15
heures et nous étions arrivés !

Sur la tombe de Mahmoud Darwish

Nous sommes d'abord allés nous recueillir sur la tombe de Mahmoud
Darwish -je tenais à le faire car je n'avais pu me rendre à son
enterrement en août 2008 et n'étais pas venue à Ramallah depuis.
Ensuite, nous sommes allés au théâtre al-Kasaba où nous ont rejoints le
directeur du festival, Khaled Elayyan, ainsi que la jeune cinéaste
palestino-américaine Sherien Dabis, dont le film « Amreeka » a fait un
tabac jeudi à l'ouverture du festival.

J'ai retrouvé une bande d'amis avertis de mon arrivée. Nous avons
passé deux heures dans un café, à papoter et s'échanger des nouvelles
des uns et des autres, il me faudrait des pages et des pages pour
raconter ces conversations, je ne le ferai donc pas… De retour au
théâtre vers 18h30, la salle commençait de se remplir, mais cela a pris
du temps car quasiment tous les spectateurs (plus de 250) ont tenu à me
faire la bise et me souhaiter la bienvenue avant de s'asseoir.

Ensuite, le directeur d'Al-Kasaba, le comédien Georges Ibrahim, m'a
invitée sur scène et m'a offert un petit cadeau de bienvenue, un
carreau de pierre blanche portant mon nom.

Le film a commencé -très en retard, mais c'est le rythme de l'Orient
! En le présentant, j'ai rendu hommage au petit groupe de militants,
palestiniens, israéliens et internationaux, qui étaient venus à la
projection après avoir manifesté contre le mur, comme chaque semaine,
dans le village de Bil'in. Ce sont les frères et sœurs de Rachel
Corrie, elle est leur icône.

Avec leurs jeans couverts de poussière, leurs keffiehs et les
foulards multicolores dont ils se servent pour se protéger du gaz, ils
étaient un peu intimidés de se retrouver là, applaudis par le public
nettement plus âgé et embourgeoisé du festival : la réalité de la
lutte, l'image de la solidarité, le deuil et le courage avaient fait
irruption dans le théâtre et leur présence a beaucoup contribué, je
crois, au recueillement que j'ai ressenti dans le noir pendant la
projection.

Lorsque les lumières se sont rallumée, le film a été applaudi et je
suis remontée sur scène, attendant les réactions et les questions. Et
là, il s'est passé une chose étrange : pendant deux ou trois bonnes
minutes, aucune main ne s'est levée. Comme s'il n'y avait plus rien à
dire, comme si nous voulions tous garder la qualité de ce silence, ne
pas le gâcher par des paroles forcément moins fortes que les images.

J'ai fini par briser la glace en tentant une phrase maladroite, du
genre : « S'il vous plaît, dites-moi quelque chose… » et le débat a
commencé, avec finalement des questions très précises sur la manière
dont je m'y étais prise pour recueillir les témoignages et les
documents, sur mes choix artistiques et techniques, sur la somme de
travail qu'un tel film représentait. Il y a eu beaucoup de mercis et à
vrai dire, j'étais tellement émue que je ne me souviens plus très bien
de mes réponses.

Beaucoup de spectateurs connaissaient mon travail car plusieurs de
mes films ont été montrés ici au fil des années, souvent en ma
présence, certains ont été diffusés par la télévision palestinienne.
J'ai aussi ici beaucoup d'amis et de collègues qui me connaissent bien
personnellement.

Mais avant de voir le film - ou je pose parfois des questions en
hébreu - certains spectateurs ne savaient rien de moi, et en
particulier ne savaient pas que j'étais israélienne (le film est une
production française, il est présenté comme tel dans le programme du
festival où il n'est pas fait mention de ma double nationalité).
Ceux-là étaient peut-être un peu perturbés, pour ne pas dire
stupéfaits, mais aucun n'a montré le moindre signe d'hostilité ou de
méfiance, bien au contraire.

Il y avait aussi pas mal de journalistes dans la salle, des
Palestiniens, des correspondants étrangers -en particulier des
Français- et aussi l'Israélienne Amira Hass, correspondante de Haaretz
qui vit à Ramallah. J'avoue avoir été ravie de les entendre commenter
et apprécier mon travail d'enquête car eux savent bien combien il est
difficile de faire ce genre d'investigation.

Vers la fin du débat, un spectateur a posé une question à Yonatan
Pollak, jeune anarchiste israélien qui est revenu voir « Rachel » à
Ramallah après l'avoir vu à Haïfa : dans le film, on voit l'intérieur
de la maison de Jaffa où il vivait en 2003, avec ses mosaïques
anciennes et ses hauts plafonds qui indiquent clairement qu'il s'agit
d'une maison palestinienne. N'est-il pas contradictoire de vivre dans
un lieu dont les propriétaires ont sans doute été forcés de partir en
1948 et de lutter aujourd'hui pour les droits des Palestiniens de
Cisjordanie qui sont en train d'être à leur tour spoliés au bénéfice
des colons ?
Vivre avec ses contradictions

Yonatan a répondu que la maison appartenait à une famille arménienne
de Jérusalem, qu'elle avait été abandonnée pendant plus de trente ans
et que lorsque lui et ses amis avaient décidé de la restaurer et d'y
vivre en communauté, ils ont retrouvé le propriétaire et ont conclu
avec lui un accord de location.. Il a ajouté qu'il était conscient du
paradoxe, que la question était juste et légitime : cette réalité de
spoliation est celle de ce pays et pour sa part, il y répondait par la
prise de conscience et la lutte pour les droits des Palestiniens, y
compris pour leur droit au retour.

Tard dans la nuit, après avoir fumé un narguilé à la pomme dans un
bar un peu étrange (genre lounge américain bruyant), nous sommes
remontés en voiture, entassés avec trois nouveaux passagers qui en ont
profité pour aller avec nous à Jérusalem. Cette fois-ci, nous ne sommes
pas du tout passés par la région de Qalandia, nous avons fait le grand
détour par les implantations de Pisgat Zeev. Il y a juste un petit
checkpoint à l'entrée de Jérusalem, qui ne s'intéresse qu'aux voitures
palestiniennes. Comme dans le noir tous les chats sont gris, et que
nous parlions tous bruyamment en hébreu, le soldat nous a fait signe de
passer sans demander nos papiers. Mission accomplie.
Retour en France

Tout à l'heure, je vais atterrir dans le pays privilégié où j'ai la
chance de vivre, où mon film a été produit et où il va enfin être vu
par un public « normal » : des gens qui auront fait le geste un peu
miraculeux d'acheter un billet de cinéma pour voir un film documentaire.

C'est une autre lutte qui commence, celle du pot de terre contre le
pot de fer (moins de vingt copies pour « Rachel » face aux centaines de
copies de « Lucky Luke » et de la vingtaine de films qui sortent en
même temps que mon film, dont la dernière Palme d'Or).

Je vais à présent faire le tour de France pour un véritable marathon
de débats. Cette lutte pour le cinéma d'auteur, pour le documentaire,
pour le tissu vivant des petites salles qui font vivre le cinéma en
France, c'est pour moi un engagement aussi fort que mon engagement en
Palestine-Israël, et c'est plutôt de cela que je vous parlerai
dorénavant sur ce blog.

Certes, je sais combien les passions sont vives, en France, dès
qu'il est question du Proche-Orient. Je suis consciente de l'effet «
patate chaude » que « Rachel » risque de provoquer. J'en ai eu un
aperçu en parcourant rapidement vos commentaires. Mais après ce billet,
c'est surtout de cinéma que je veux parler ici, en espérant que vous
serez aussi nombreux à me suivre sur ce terrain que vous l'avez été à
me lire au cours de ce voyage.

A lire aussi sur Rue89 et sur Eco89

* ► Georges Ibrahim, la culture au milieu du conflit palestinien
* ► « Les bobines de mon film sont arrivées à Ramallah, sans moi »
* ► Tous les articles de Simone Bitton

Ailleurs sur le Web

* ► Le site du théâtre Al-Kasaba
* ► Les rencontres du cinéma documentaire de Montreuil
* ► L'agenda des débats de Simone Bitton en France

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