"Le Maghreb et le Moyen-Orient demeurent, après l’Asie, la seconde plus grande prison du monde pour les journalistes. Si des journaux d’opposition existent dans plusieurs pays, leur liberté demeure bien précaire. Au Soudan, plus d’une trentaine de journalistes ont été arrêtés pour avoir abordé des sujets sensibles, comme la corruption ou la politique menée par le régime de Khartoum dans le sud du pays."
La télévision, bien avant la presse et la radio, est le média le plus populaire au Maghreb et au Moyen-Orient. Las des programmes soporifiques des chaînes d’Etat, les téléspectateurs de ces régions se sont naturellement tournés, ces dernières années, vers les chaînes satellitaires européennes et surtout arabes. Jusqu’alors critiquée par de nombreux Etats arabes qui lui reprochaient sa liberté de ton, la plus célèbre des chaînes arabes, Al-Jazira, a été, dès septembre, rappelée à l’ordre par plusieurs Etats occidentaux (dont les Etats-Unis et la France) et a fait l’objet de discriminations à l’égard de ses correspondants (aux Etats-Unis et en Suisse). Pour la première fois, et comme l’avait fait l’américaine CNN au moment de la guerre du Golfe, une chaîne arabe monopolisait l’information sur l’Afghanistan en ayant un bureau à Kaboul et en disposant d’informations de première main concernant le réseau Al-Qaida. La chaîne qatarie n’a pourtant pas cédé aux pressions américaines en réaffirmant qu’elle continuerait dans la voie qu’elle s’est tracée en tant que "média offrant une marge de liberté dans le monde arabe". En 2001, Internet a poursuivi sa conquête de la région. Selon une enquête menée par le site émirati www.ajeeb.com, plus de 3,5 millions de personnes dans les pays arabes utilisent Internet, les Emirats arabes unis enregistrant le taux le plus élevé de pénétration avec 660 000 usagers, soit 24,4 % de sa population. Les cybercafés se sont multipliés dans la plupart des métropoles arabes, y compris à Khartoum, la capitale du Soudan, l’un des pays les plus pauvres du monde arabe. Face à cette formidable expansion, les gouvernants de la région sont confrontés à un dilemme : ils souhaitent montrer que leurs populations sont modernes et ont donc accès à Internet mais redoutent la libre circulation de l’information véhiculée sur la Toile. Certains, comme la Tunisie, sont passés maîtres dans l’art de censurer le web. Mais ces types de contrôle nécessitent des moyens techniques et financiers considérables et ne sont pas toujours infaillibles.
A la mi-mai, lors d’une réunion de journalistes arabes, "Le forum des médias arabes", à Dubaï, quelques voix se sont élevées, parmi les représentants d’une presse essentiellement gouvernementale, contre la soumission des médias arabes aux pouvoirs en place. Comme le notait un directeur de journal saoudien : "Le seul changement [de ces dernières années] est que les gouvernements sont devenus plus astucieux pour nous bâillonner et briser nos plumes." Cette remarque qui s’appliquait à l’Arabie saoudite peut s’étendre à l’ensemble des pays arabes qui sont devenus, avec le temps, plus subtils dans l’art de la censure...
Le Maghreb et le Moyen-Orient demeurent, après l’Asie, la seconde plus grande prison du monde pour les journalistes. Au 1er janvier 2002, vingt-huit journalistes étaient derrière les barreaux dont près de la moitié en Iran. Près de soixante-dix professionnels des médias ont été arrêtés en 2001 (contre une quarantaine l’année précédente) et une trentaine agressés. Seules notes positives, les saisies ou interdictions sont en baisse par rapport à l’année précédente avec une cinquantaine de médias sanctionnés.
Certains pays maintiennent, depuis des années, la même chape de plomb sur leurs médias. En Irak, Saddam Hussein les tient d’une main de fer, ne leur fixant qu’un objectif : relayer sa propagande. Son fils, Oudaï Hussein, qui préside les comités de rédaction de nombreux journaux, est également responsable des médias audiovisuels. A l’intérieur comme à l’extérieur, le régime fait la chasse à toutes les voix d’opposition. En Libye, la presse, qu’elle soit audiovisuelle ou écrite, demeure totalement inféodée au régime du colonel Kadhafi, même si les Libyens ont librement accès à Internet et aux chaînes de télévision par satellite. Ce pays détient le triste record du plus ancien journaliste emprisonné dans le monde : Abdullah Ali al-Sanussi al-Darrat serait incarcéré, sans aucun jugement, depuis 1973. En Arabie saoudite, les autorités du royaume exercent toujours un contrôle étroit sur les médias. Critiquer le gouvernement, la famille royale, les chefs d’Etat des pays amis ou la hiérarchie religieuse est passible de peines de prison. En Tunisie, les opposants de Zine el-Abidine Ben Ali, empêchés de s’exprimer à l’intérieur du pays, ont trouvé une caisse de résonance inespérée à leurs idées : Al Mustakillah, une chaîne de télévision arabe basée à Londres. A l’intérieur des frontières, les pressions n’ont fait que s’accentuer à l’égard des opposants. Malgré la libération des deux derniers journalistes emprisonnés, dont Nizar Nayyouf qui a passé neuf ans derrière les barreaux, la Syrie n’a pas relâché sa mainmise sur la presse. Sur fond d’arrestations de grandes figures d’opposition, un nouveau décret sur la presse, particulièrement restrictif, a été promulgué en septembre. En 2001, l’Iran demeure la plus grande prison pour les journalistes du Moyen-Orient avec dix-huit d’entre eux derrière les barreaux. Certains sont restés détenus des mois sans être jugés. Pour ceux qui ont été condamnés, les peines s’étalent de trois à huit ans de prison. En l’espace d’un an, la justice, dominée par les conservateurs, a fermé une quinzaine de médias. A plusieurs reprises, les proches des détenus se sont plaints de leurs difficiles conditions de détention.
Si des journaux d’opposition existent dans plusieurs pays, leur liberté demeure bien précaire. Au Soudan, plus d’une trentaine de journalistes ont été arrêtés pour avoir abordé des sujets sensibles, comme la corruption ou la politique menée par le régime de Khartoum dans le sud du pays. Et le seul quotidien anglophone a été censuré plusieurs fois. En Mauritanie, comparativement à l’année 2000, la presse indépendante a été moins victime de censure. Les autorités ont usé néanmoins, à plusieurs reprises, du fameux article 11 du code de la presse qui stipule que "le ministère de l’Intérieur peut, par arrêté, interdire la circulation, la distribution ou la vente de journaux (...) qui portent atteinte aux principes de l’islam ou à la crédibilité de l’Etat (...)". En Egypte, les libertés ont été mises à mal tout au long de l’année. Et la presse n’a pas été épargnée. Un journaliste a été emprisonné. Les journaux égyptiens, comme ceux qui paraissent sous licence étrangère, sont régulièrement l’objet de censure, de saisie, voire de fermeture. Au Maroc, l’année 2001 a été ponctuée de nombreuses atteintes à la liberté de la presse. Si les trois hebdomadaires suspendus fin 2000 ont pu reparaître sous de nouveaux noms en début d’année, ils se sont vite retrouvés sous la pression des autorités. Et durant l’année, pas moins de neuf journaux, dont sept étrangers, ont été censurés pour avoir traité de sujets tabous. Au Yémen, alors que la liberté de la presse est garantie par la Constitution, les autorités ont fermé des journaux, arrêté et poursuivi des journalistes. Les accusations de "diffamation" ont été utilisées par la justice pour punir ceux qui osent aborder les sujets tabous comme le sexe, les relations avec des pays "frères", l’islam ou le fonctionnement de la justice.
Après les attentats du 11 septembre aux Etats-Unis, l’Autorité palestinienne, de crainte de voir son image ternie, a multiplié les pressions sur les journalistes pour les empêcher de couvrir des mouvements de soutien à Oussama ben Laden. De son côté, Israël a été montré du doigt sur la question des journalistes étrangers blessés par balles dans les Territoires. En décembre 2001, le ministère de la Défense a rendu les conclusions de ses enquêtes. Superficielles, partielles, elles ont, dans la majorité des cas, nié toute responsabilité de Tsahal. Les journalistes palestiniens, qui constituent la majorité des blessés, ont rencontré par ailleurs des difficultés croissantes pour circuler entre les différents territoires. D’autres pays accordent une plus grande marge de manœuvre à leurs journalistes mais leur liberté demeure, bien souvent, fragile. En Algérie, l’adoption, en mai 2001, par l’Assemblée nationale du projet d’amendement du code pénal a provoqué un véritable tollé dans la profession. Ce texte renforce les peines de prison et les amendes pour les délits de presse. Depuis, plusieurs journalistes ont été condamnés à des peines de prison. En Jordanie, l’année a été marquée par un recul des libertés publiques dans le royaume. Des mesures restrictives ont été adoptées contre la presse, provoquant un mouvement de protestation dans la profession. Au Koweït, seul pays de la péninsule arabique, avec le Yémen, où la liberté de la presse est garantie par la Constitution, une journaliste a été assassinée sans pour autant que l’on sache si le meurtre était lié à sa profession. Au Bahreïn, l’autocensure demeure encore répandue dans les rédactions. Fait marquant de l’année : la plainte déposée par un journaliste contre le ministre de l’Information. Aux Emirats arabes unis, malgré l’ouverture d’une "zone franche" pour les médias et le secteur informatique, la seule dans les pays du Golfe, les autorités maintiennent une certaine pression sur la presse. Le Qatar, à l’image de la chaîne de télévision Al-Jazira, jouit d’une relative liberté de ton par rapport aux pays voisins.
Au Liban, deux journalistes réputés ont été victimes de harcèlement en raison de leurs articles critiques sur les agissements de l’armée.
Source: Reporters sans frontieres
http://www.rsf.org/rubrique.php3?id_rubrique=123