Il est sept heurs du soir, Réda retrouve la rue, toujours avec le même sac à dos qu’il portait à l’école, sauf que cette fois-ci il le remplit de marchandises au lieu des livres et cahiers. Des CDs de musique et films américains, des porte-clés, des parfums, des ceinturons et des chaussettes tel est le contenu de son cartable. Il prend la direction des grands quartiers de l’Agdal à Rabat. Là où il y a les cafés et grandes boutiques qui ne ferment que tardivement la nuit. C’est aux terrasses des cafés que Réda rencontre ses premiers clients. Certes, ce n’est pas facile de fréquenter toutes les terrasses ; d’ailleurs il est souvent viré par les garçons qui y travaillent. Il compte les heures tout en espérant vendre une partie de sa marchandise pour échapper aux injures de son maître. En fait, il fait partie d’un groupe de trente enfants qui sillonnent toute la ville.
Ce réseau de vendeurs ambulants est dirigé par un chef âgé d’environ quarante ans. C’est lui qui les arme de marchandises, et leur montre les principes élémentaires de l’exposition et l’incitation à l’achat. Dans les ruelles et quartiers, Réda rencontre ses amis, ils échangent entre eux les pièces à vendre et se vantent d’avoir liquider plus de marchandises. Ils discutent les marchés rentables, et s’entraident afin de parvenir à vendre davantage. L’aîné d’entre eux, Brahim, baptisé Bouda, il a dix-sept ans. C’est lui le responsable de la collaboration et l’attribution des rôles et responsabilités entre les membres du groupe. Il est doublement rémunéré par le mâalam (le maître), c’est-à-dire qu’il touche environ cinquante dirhams par jour.
D’un café à l’autre, et d’une avenue à une boutique jusqu’à ce qu’il regagne le centre de la ville. La place de Balima, avec son estrade large, l’inspire plus que les autres coins de la capitale administrative du royaume. C’est ici qu’il a liquidé une bonne partie de sa marchandise la dernière fois, c’est-à-dire la veille de ce jour-là. Mais, une fois à Balima il tourne le dos à ce bâtiment géant d’en face ; tout ce qu’il sait de lui c’est qu’il s’agit d’une grande villa abritée par des policiers et qu’il y a toujours des gens majeurs qui viennent pour s’écrier devant. Un jour, ces protestataires voulaient fuir les policiers et ils l’ont renversé avec son sac à dos et endommagé sa marchandise. Depuis cet événement, il portait un mépris immense pour cet édifice.
Réda passe de longues heures à trotter jusqu’à qu’il sent un épuisement accablant, « parfois j’ai l’impression que je vais m’affaler sur terre » déclare-t-il. Devant le temps qui presse, il n’a plus le droit au repos. Ce n’est que rarement s’il s’assoit sur un banc public de l’avenue Mohamed 5 pour reprendre ses souffles avant de regagner la médina et retrouver son mâalam toujours insatisfait et cupide.
Réda quittait l’école à l’âge de neuf ans car il ne trouvait plus d’argent pour assurer ses études à cause de la misère qui assiégeait sa famille. Il a aujourd’hui douze ans. Il sait très bien qu’il devait être en classe avec ses camarades qui les a quitté sans pouvoir les oublier, mais « ce sont mes parents qui m’ont obligé à travailler pour Elmâalam et sortir le matin pour ne revenir qu’à la tombée de la nuit à notre baraque à Douar El Hadja » répond-il en baissant les yeux avec une voix affligée. Pour Réda, chaque saison à sa spécificité, et comme tous les enfants, celle de l’été reste la plus convoitée. Il ne la désire pas pour son soleil luisant, ni pour ses plages dorées, mais surtout pour pouvoir se faufiler dans les cafés et avenues remplis davantage, ainsi que rencontrer des touristes qui puissent donner plus d’argent. « C’est en été que j’ai le droit à plus de 40 dirhams par jour au lieu de trente ou bien seulement vingt » affirme-t-il.
Dernière question posée à Réda : qu’est ce tu veux faire dans l’avenir ? La réponse était « je veux être comme mon mâalam ! ».
Cet enfant n’est qu’un exemple de milliers d’autres gamins qu’on retrouve sur les trottoirs des routes et à chaque feu rouge et arrêt de bus, attendant des clients incertains. Ils présentent des mouchoirs, des cigarettes, parfois des fleurs et du chocolat. Les familles de ces enfants font partie de ces familles vivant dans la misère totale. C'est-à-dire la classe sociale défavorisée et souffrant d’une pauvreté écrasante. Ils quittent les écoles dès le jeune âge sous la pression de la faim et de l’exclusion sociale afin d’aider leurs parents souvent en chômage déguisé. Seule source d’éducation, devient la rue. Ces enfants apprennent souvent à fumer et à s’intoxiquer dans le dessein de fuir la réalité. Une réalité atroce et intolérable. Ils peuvent recourir également à des pratiques sexuelles dangereuses et transmissibles de maladies graves. Leur innocence a été exploitée à plusieurs moments par des obsédés sexuels ainsi que des criminels et mafias de drogue. A l’instar des autres enfants qui travaillent dans différents ateliers, usines, fabriques et maisons, le nombre des enfants/vendeurs ambulants est en pleine expansion et ne cesse de tirer la sonnette d’alarme. Leur situation est en pleine détérioration. Ils ne bénéficient d’aucune formation ou éducation académique. Ils vivent dans la précarité avec un avenir éphémère.
Les enfants/vendeurs ambulants se multiplient lors des vacances estivales. Des milliers d’enfants passent leurs vacances dans les plages sous le soleil torride de l’été. Ils portent des hottes de pâtisseries, de sandwichs, des frigidaires ambulants comportant des glaçons et sodas. Parfois des paniers de biscuits et de cigarettes. Dans la plupart des cas ce sont des élèves de différents niveaux scolaires. Une fois terminant l’année, ils commencent à épargner de l’argent pour financer la rentrée de l’année suivante, et économiser de quoi acheter quelques habits d’été. Ces enfants ont, peut-être le droit à des colonies de vacances ou à des activités ayant pour fin le rafraîchissement de leurs mémoires après une année pleine d’étude d’examens et de stress.
« Ça ne me dit rien du tout ce boulot, je le fais à contre cœur, il me lasse trop » affirme Amina, enfant de quinze ans. Elle travaille sous le soleil du (Plage Des Nations). Elle vend le Meloui et les crêpes avec du thé préparés par sa maman qui siége sous une tente dressée à l’entrée de la plage. Amina devrait faire le va-et-vient des dizaines de fois par jour entre sa mère et les clients qui se réjouissent sous le ciel bleu fascinant de cette plage se situant à quelques kilomètres près de la ville de Salé. « Moi aussi j’ai le droit au repos et au voyage, mais je dois aider ma mère pour économiser un peu d’argent. » ajoute-elle avec un ton ferme.
Les enfants/ vendeurs ambulants constituent un exemple flagrant de ce phénomène qui menace notre société à savoir le travail des enfants. C’est une honte qui tourmente une bonne partie de nos futures générations. Malgré les efforts fournis par l’actuel gouvernement, la situation s’avère invariable, voire en permanente croissance. Devant cette réalité affreuse l’Etat doit veiller au respect des textes de la loi interdisant le travail des mineurs. Or, il ne s’agit pas de simples transgressions de loi. Pour lutter contre ces violations, l’interdiction ne suffira plus. Elle ne fera qu’aggraver la situation. Il s’agit d’une problématique structurelle. La lutte doit être menée contre la misère totale accablant toute une classe sociale dépassant les six millions d’individus.