Sous l’effet de la libéralisation des échanges, les exportations mondiales de produits laitiers sont passées, hors commerce intra-Union européenne, de 33 millions de tonnes équivalent lait à 46 millions de tonnes entre 1994 et 2004[1].
Un autre facteur expliquant la forte exposition des marchés africains aux importations de lait en poudre provient du dumping pratiqué par les pays du Nord dans ce secteur.
L’exemple de l’Europe, à ce sujet, est édifiant : l’Union européenne consacre chaque année 2,5 milliards d’euros pour subventionner l’exportation de ses excédents de produits laitiers. A cela il faut encore ajouter les quelques 13,5 milliards d’euros que l’UE dépense chaque année pour appuyer la filière lait sous forme d’aides directes aux exploitants agricoles, mais aussi d’aides indirectes (services techniques et vétérinaires, campagne de promotion de produits etc.). Les prix de vente des denrées exportées sont donc loin de refléter la réalité de leurs coûts de production, aggravant la concurrence inégale entre producteurs du Sud et du Nord.
Le cas mauritanien
La Mauritanie n’échappe pas à la tendance générale : selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), les importations de lait de ce pays sont passées de 42.000 à 77.000 tonnes entre 2000 et 2004. Certes, elles n’ont pas encore dépassé la production locale qui demeure élevée dans ce pays d’élevage (350.000 tonnes en 2005). Mais celle-ci est essentiellement autoconsommée. Faute de circuits de collecte, de chaîne du froid et de réseaux de distribution, elle est en effet difficilement acheminée en ville.
Des initiatives privées ont pourtant été lancées afin de pallier à cette situation. C’est le cas notamment de la laiterie industrielle «Tiviski » implantée au sud de la capitale Nouakchott qui, depuis 1989, s’est engagée dans la production et la vente de produits laitiers diversifiés (lait fermenté, yaourts, crème fraîche, fromage de chamelle, etc.). Malgré un succès indéniable (près de 200 salariés et un chiffre d’affaire annuel de 4 millions d’euros), l’entreprise peine à élargir son marché pour cause de concurrence étrangère. Celle-ci est grandement facilitée par la politique douanière du gouvernement mauritanien qui limite les taxes sur les importations de lait à 9%[2]. Il ne s’agit cependant pas de la seule contrainte pesant sur le développement de cette entreprise locale. Celle-ci doit également faire face à un nombre relativement limité d’éleveurs qui orientent leur production laitière vers la commercialisation. Plusieurs raisons peuvent expliquer cette situation[3]. Il y tout d’abord la faiblesse de la productivité du cheptel qui résulte notamment des carences alimentaires et de la mauvaise santé du bétail. Les éleveurs n’ont en effet pas accès facilement aux traitements et médicaments vétérinaires et font souvent face à des difficultés d’approvisionnement en intrants alimentaires pour leurs bêtes. Ces problèmes sont d’autant plus aigus que les animaux de la région sont régulièrement touchés par les aléas climatiques (grande sécheresse) et les épizooties. Une autre source de difficulté pour les éleveurs concerne le manque d’infrastructures de base d’élevage, notamment en parcs de vaccination et machinisme agricole. Enfin, la représentativité des éleveurs et leur structuration en associations capables de défendre leurs intérêts et leurs droits constituent un domaine insuffisamment développé à l’heure actuelle. De ce fait, leur pouvoir de négociation est insignifiant face aux commerçants.
Valoriser la production laitière
C’est précisément dans le but de favoriser le développement de la filière laitière et la structuration des petits producteurs en groupe d’intérêt que l’Association des Producteurs de Lait de Tiviski (APLT) a été mise sur pied en 2001, à l’initiative d’éleveurs et en partenariat avec la laiterie Tiviski. L’APLT, devenue ultérieurement « Association pour les Producteurs Laitiers Transhumants », a récemment développé avec Vétérinaires Sans Frontières-Belgique (VSF-B) un projet de professionnalisation de ses membres pour la région du Trarza et du Brakna, soit environ 500 éleveurs et leurs familles. Ces derniers sont issus des différentes ethnies présentes dans la région (Maures, Peuhls et Wolofs), dont une fraction importante est encore partiellement nomade. Les éleveurs ne constituent cependant pas la seule franche de la population touchée par le projet. En effet, l’élevage est une activité hautement redistributrice de revenus dans la région et l’on estime environ à 10.000 le nombre de personnes concernées par l’action conjointe de l’APLT et de VSF-B. C’est le cas notamment des trayeurs qui représentent l’une des fractions de la population les plus vulnérables de la zone sahélienne.
Dans le cadre de son partenariat avec l’APLT, Vétérinaires Sans Frontières entend essentiellement contribuer à la valorisation de la production laitière via diverses actions. Un premier type d’activités promues vise à renforcer la sécurisation de la santé animale à travers la mise sur pied de visites vétérinaires régulières auprès des éleveurs et l’organisation de 2 campagnes annuelles de vaccination du bétail[4]. Celles-ci étant facilitées grâce à la construction de cinq parcs de vaccination.
Le projet appuyé par VSF-B vise également à diminuer les coûts des intrants d’élevage. En effet, en période de soudure, le coût de l’alimentation des troupeaux pèse lourdement sur le revenu des familles. Il faut ajouter à cela le fait que l’aliment du bétail fait l’objet de spéculations financières de la part des quelques importateurs en situation d’oligopole qui n’hésitent pas à créer des situations de ruptures nationales de stocks en période de soudure pour faire monter les prix.
Enfin, l’absence d’institution financière spécialisée oblige les familles à s’endetter auprès des commerçants à des taux d’intérêts très élevés, bien au-delà de leurs capacités de remboursement. Avec l’aide de VSF-B, un fonds de roulement a été acquis par l’APLT en vue de garantir l’accessibilité des aliments bétail ainsi que la stabilité des prix des aliments et des prêts pour les éleveurs. La viabilité financière de ce système est assurée selon une procédure originale : l’APLT vend ses intrants d’élevage aux éleveurs partenaires par « troc » contre le lait que ceux-ci vendent à la laiterie et ce, avec un délai de payement d’un mois. La laiterie rembourse donc l’APLT du montant des achats des éleveurs en le prélevant sur leur revenu. Ce principe « d’avances sur lait » (ASL) est également d’application en ce qui concerne les achats des médicaments et vaccins.
Outre ses actions en matière de santé et alimentation du bétail, l’association, en collaboration avec VSF-B, a également mis en place un vaste programme de professionnalisation des éleveurs et trayeurs, notamment en matière de production laitière, de reproduction animale ou encore de gestion comptable d’exploitation. Enfin, VSF-B soutient l’APLT tant au niveau du renforcement de sa structure associative (favoriser l’émergence de groupes solidaires d’éleveurs) que du développement de ses services techniques.
Un cas d’école
L’exemple mauritanien démontre en tout cas que la production laitière locale a un avenir en Afrique. Les aléas climatiques et les épizooties ne constituent pas en effet des obstacles insurmontables au développement de la filière dans la région. Les véritables contraintes proviennent plutôt du sous-investissement, mais également de l’absence d’une politique agricole cohérente de la part des gouvernements africains en général. En ce qui concerne le premier élément, le retour de l’agriculture dans les priorités des grands bailleurs de fonds internationaux (au premier rang desquels se trouve la Banque mondiale5) devrait augurer un accroissement substantiel de l’aide dans ce secteur. Cependant, si ce mouvement ne s’accompagne pas d’une réhabilitation des mécanismes de régulation des marchés agricoles africains, ces efforts d’investissement risquent de s’avérer vain. Il est en effet plus que jamais nécessaire que les Etats de la région se dotent d’une politique douanière permettant d’assurer des débouchés à leurs producteurs.
Par: Gaspard Denis - Chargé de recherche - CNCD-11.11.11
[1] Laurence Estival, « Des subventions aux effets dévastateurs », Alternatives Economiques, n°251bis octobre 2006.
[2] Sylla Boubacar, « Le lait local fait ses preuves en Mauritanie », Alternatives Economiques, n°251bis octobre 2006.
[3] Vétérinaires Sans Frontières-Belgique (VSF-B-B), « Projet de renforcement des capacités de production des éleveurs du Trarza et du Brakna en Mauritanie », 2005 .
[4] 37 815 têtes de bovins vaccinées pour la campagne 2006-2007 et 25 000 têtes de PTR en 2006.
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En Mauritanie, l’ONG Vétérinaires sans frontière (VSF) réalise un projet de production laitière, avec le soutien du programme partenaires du CNCD-11.11.11.