Quand les étrangers deviennent des boucs émissaires

L’étranger était donc représenté en chien, en rat ou en reptile. Au troisième millénaire, on ne tient plus les mêmes propos, et on n’utilise plus les mêmes images. Est-ce pour autant que les mentalités ont évolué au point de rompre avec les réflexes d’exclusion, d’agression et de repli ? En 2007, Jacques Godbout affirmait que, si elle continuait de cette façon, la société québécoise était appelée à disparaître. Car «ces tribus qui immigrent avec leurs costumes, leurs coutumes, leur religion et leur télévision» s’imposeront. Il faut donc lutter contre l’immigration massive avant qu’elle n’assimile les Québécois pure souche. Autres continents, même discours.

Les étrangers… dehors
Entre huit et douze millions. C’est le nombre d’immigrés clandestins, ou de sans-papiers en Europe. C’est aussi le nombre de ceux que tous les services européens d’immigration recherchent en vue d’une expulsion, appelée pudiquement «éloignement».

Plus de 200 000 illégaux ont été arrêtés dans l’UE pendant la première moitié de 2007, mais moins de 90 000 ont été expulsés. La procédure aboutit parfois à des conséquences tragiques. Un ressortissant camerounais s’est suicidé le mois dernier en Belgique après avoir appris qu’il allait être renvoyé.

Avec la nouvelle directive, les Européens suivront désormais des règles communes pour l’expulsion. Elles placent les autorités nationales devant deux alternatives : la légalisation des «sans-papiers» ou leur expulsion ; et prévoient que le départ d’un sans-papiers devra se faire sur une base volontaire. En cas de résistance, il sera forcé et obligatoirement assorti d’un bannissement du territoire de l’UE pendant cinq ans. Les enfants sont également concernés. En cas d’expulsion forcée, les autorités décideront de la détention des clandestins dans des centres spéciaux pour une période maximale de six mois, qui peut être prolongée jusqu’à 18 mois, notamment en cas de risque de fuite ou de retards pour obtenir des pays tiers les documents nécessaires. Les enfants peuvent également être détenus, mais pendant une durée aussi brève que possible. Des pays comme la France, l’Italie et l’Espagne pourront donc augmenter la durée de rétention qui n’excède pas deux mois. L’Italie a pris la tête d’une vaste campagne qui va plus loin que la dissuasion. Elle a adopté des mesures visant à criminaliser l’immigré clandestin. Les sans-papiers sont désormais passibles d’une peine de 6 mois à quatre ans de prison. Et même si cette décision est critiquée par les autres Européens, les règles communes approuvées le 22 mai dernier donnent à l’Italie une grande latitude d’action.
La criminalisation de l’immigration clandestine comprend aussi l’expulsion des étrangers condamnés à des peines supérieures à deux ans (dix ans actuellement), aggravation d’un tiers des sanctions prévues par le code pénal si le délit est commis par un immigré clandestin, peines de prison aux propriétaires qui louent à des clandestins, etc.

De plus, la France prépare le «pacte européen sur l’immigration». Il prévoit le renforcement du dispositif Frontex, l’agence européenne de protection des frontières terrestres et maritimes, une définition commune du droit d’asile et une concertation sur les politiques de co-développement. Avec ce pacte, «chaque pays s’interdit [ra] des régularisations massives [de sans-papiers] sans avoir l’autorisation des autres», a averti Nicolas Sarkozy la semaine dernière. Rappelons que la France avait mal accueilli le fait que l’Espagne régularise 600 000 sans-papiers en 2005. L’Italie, la Grande-Bretagne et l’Espagne soutiendraient cette initiative.

En Afrique aussi
Autre continent, même préoccupation. Les étrangers. Cette fois-ci c’est en Afrique du Sud, et la violence physique de la rue a remplacé celle des lois. Une explosion de violences sans précédent prenant pour cible des étrangers a débuté le 11 mai 2008 dans le bidonville d’Alexandra, mitoyen du quartier financier de Sandton, avant de s’étendre à d’autres townships. Le bilan officiel de ces violences est de 42 morts, et 25 000 personnes ont été contraintes de fuir. Les violences ont également touché la ville de Durban et la province de Mpumalanga, sans faire de morts. Le président sud-africain, Thabo Mbeki, a demandé à l’armée d’intervenir afin de rétablir l’ordre. A l’instar des pays européens, Johannesbourg, capitale économique du pays, attire des centaines de milliers d’immigrés. Comme en Europe, un grand nombre d’entre eux sont des clandestins, tandis que d’autres sont installés depuis plus de dix ans et possèdent des documents d’identité sud-africaine. Les violences se sont étendues jusqu’à la ville côtière de Durban, ce qui montre que la colère contre les immigrés ne se limite plus à la capitale économique sud-africaine.
Sans atteindre cette gravité, les violences contre les étrangers sont sporadiques depuis des mois, dirigées principalement contre les boutiques tenues par les Somaliens, accusés de concurrence déloyale. Des commerces appartenant à des Nigérians avaient été visés par des habitants en furie à Umbilo, quartier pauvre du grand port de l’océan Indien. Les quelque trois millions de Zimbabwéens, ayant fui le marasme politico-économique de leur pays, sont également pris pour cible, accusés de prendre des emplois et d’être responsables de la criminalité.

Ces violences rappellent les affrontements sanglants de la transition démocratique de 1994. Dire qu’ils ternissent l’image de la nation arc-en-ciel, du héros de la lutte anti-apartheid, est un euphémisme. Comment un pays qui a plié pendant des siècles sous le joug d’un système de discrimination raciale peut-il se montrer aussi agressif à l’égard de personnes ayant fui la «malvie» ? Comment un peuple, qui a dans sa mémoire collective le goût amer de l’exclusion et de l’exil (beaucoup de Sud-Africains s’étaient expatriés sur tout le continent), peut-il adopter une telle conduite ? «L’Afrique du Sud est le dernier pays qu’on aurait imaginé plonger dans la xénophobie», a déclaré le ministre kényan des Affaires étrangères, Moses Wetangula, alors qu’il espère accueillir un demi-million de visiteurs lors du Mondial 2010, les responsables de la Fédération internationale de football association (FIFA) se sont dit préoccupés. Le rand sud-africain a déjà chuté de 1,7% par rapport au dollar et de 2,6% par rapport à l’euro, et ce n’est peut-être qu’un début.

Le Mozambique, dont près de trois millions de ressortissants sont installés en Afrique du Sud, a déclaré l’état d’urgence pour aider ses ressortissants fuyant les violences. Cette décision est motivée par le fait que les autorités mozambiquiennes ont prévu l’amplification des violences, donc de l’exode.
Dans ce cas, le gouvernement mozambicain peut débloquer des moyens financiers et matériels exceptionnels. Quelque 10 000 immigrés mozambicains en Afrique du Sud sont rentrés par leurs propres moyens, et 620 sont arrivés jeudi dernier dans des convois de bus organisés par le consulat du Mozambique à Johannesburg, a-t-il précisé.

Le repli, conséquence des échecs nationaux
Si rien n’excuse de telles violences, beaucoup de facteurs peuvent l’expliquer. La situation économique qui préoccupe les responsables sud-africains en fait partie. Les villes les plus touchées par les violences sont aussi celles qui vivent dans les conditions les plus misérables avec en moyenne 40% de chômage et autant de pauvreté. Le gouvernement Mbeki est en fin de règne. Il est confronté à d’énormes difficultés, allant de l’énergie (coupures d’électricité depuis début 2008) à l’alimentation (hausse des prix), en passant par la crise du logement et de la délinquance. L’extension progressive du «Slums Act», la loi qui vise l’éradication des bidonvilles, n’a pas réglé le problème de l’organisation et de la structuration des villes. Elle a, au contraire, attisé les appétits, d’autant qu’à l’approche de la Coupe du monde de football de 2010, relève Philippe Rivière, la valeur foncière d’un quartier comme Alexandra suscite inévitablement de gros appétits.

A cette donnée conjoncturelle s’ajoute une autre tout aussi importante : 2009. 2009 est une échéance importante, car elle annonce l’élection présidentielle. Certains analystes mettent en avant les manœuvres judiciaires visant à bloquer Jacob Zuma, qui a utilisé la colère de la base pour ravir la direction de l’ANC à Mbeki. Winnie Mandela, ex-épouse de Nelson Mandela, s’est rendue à Alexandra pour s’excuser auprès des immigrants. Membre de la direction de l’ANC, elle a reconnu que le parti connaissait des «conflits internes». Le gouvernement de l’ANC de Durban a accusé l’Inkatha Freedom Party (IFP) d’être derrière les incidents qui ont pris les immigrés nigérians pour cible. Dominé par les Zoulous, l’IFP était utilisé contre l’ANC par le régime de l’apartheid, dans ce qu’il appelait «violences des Noirs contre des Noirs». Le parti a réagi en accusant l’ANC de démagogie.

Le repli observé en Europe peut, lui aussi, s’expliquer par des échecs internes, reconnus ou occultés. Le fait que l’Italie soit l’un des pays les plus agressifs à l’égard de l’immigration n’est sans doute pas étranger aux tensions régionales persistantes entre le Nord et le Sud et à l’instabilité politique récurrente, preuve qu’aucun consensus n’a été trouvé. Le énième retour de Sylvio Berlusconi en est une démonstration. Dans les pays de la rive nord, notamment, l’immigration est désormais assimilée à une menace criminelle transnationale, un risque majeur pour la stabilité et la cohésion sociales. Le terreau du terrorisme transnational agit telle une cinquième colonne transformant des territoires républicains en «zones de non-droit». Et même s’il ne menace pas la sécurité quotidienne des individus, «il modifie le rapport de force au sein d’une société donnée et ses valeurs» relève Cultures & Conflits. L’Europe serait au bord d’une catastrophe majeure ou d’un conflit apocalyptique que le discours ne serait pas plus sombre.
Cette perception est fondée sur le fait de considérer l’identité comme un bloc monolithique, homogène, figé, car façonnée de façon permanente et définitive. Rien n’est moins vrai et plus trompeur. Le discours imputant aux étrangers la responsabilité du manque de cohésion sociale est une fuite en avant dans le cadre d’une politique vieille comme le monde, celle qui consiste à trouver un bouc émissaire. Le sociologue Zygmunt Baumann appelle cette stratégie les «cibles de substitution». Elle consiste à créer et à alimenter les amalgames entre immigration et délinquance.

Le bouc émissaire, c’est aussi l’accusation formulée à l’encontre de la création du ministère de l’Immigration, de l’Identité nationale, de l’Intégration et du Co-développement en France. Les plus farouches critiques parlent d’un ministère issu de la «culture de la peur» ou plutôt de la «double peur». La peur des nationaux supposés être menacés par les étrangers, et la peur de ces étrangers qui se voient comme une cible à la situation précaire. «Etre étranger signifie aujourd’hui, en France, vivre dans la crainte de ne pas ou de ne plus remplir ces conditions, et donc vivre dans la terreur des expulsions», résume Marc Crépon, qui va plus loin dans son analyse en parlant d’une troisième peur. La peur de voir la démocratie menacée. «En démocratie, la souveraineté ne reste démocratique que tant qu’elle n’est soumise à aucune condition d’appartenance [que celle-ci soit d’ordre ethnique, linguistique, culturel ou autre]. C’est ce Principe qui est aujourd’hui remis en question.»

L’étranger, l’autre moitié de nous
Les archéologues ont démontré que les groupes humains les plus primitifs comptaient entre une trentaine et une cinquantaine d’individus. Un chiffre correspondant à deux nécessités : se déplacer facilement, se protéger efficacement. Ces groupes se sont agrandis au fur et à mesure des besoins, de l’évolution des activités. L’identité de chaque groupe a suivi dans un long et complexe processus en cours jusqu’à aujourd’hui.
Ainsi que la note Ryszard Kapuscinski, l’être humain a toujours eu trois réactions différentes face à l’Autre : la guerre, l’isolement derrière une muraille ou le dialogue. Tout au long de l’histoire, l’homme a hésité devant ces trois options et a choisi l’une des trois, en fonction de sa culture, des circonstances et de l’époque. L’Europe est passée de la guerre à l’isolement. L’Afrique du Sud d’une forme d’exclusion-isolement (apartheid) à une autre (xénophobie).
Le dialogue est défendu par de nombreux philosophes récents. Emmanuel Levinas nomme «événement fondamental» la rencontre avec l’autre.
Fondamental, car il s’agit, selon lui, de l’expérience qui ouvre les plus grands horizons. D’autres philosophes dialoguistes abondent dans ce sens, comme Martin Buber, Ferdinand Ebner et Gabriel Marcel. Ils ont défendu la rencontre avec l’Autre-individu, comme une réaction aux idéologies totalitaires de masse.
Sur un chapitre plus concret, le directeur du bureau régional de l’Unesco pour l’éducation en Afrique, El Hadj Bakari Kamian, a décidé de mettre en avant la responsabilité de l’Europe dans la tragédie que représente l’immigration clandestine.

L’Europe est «en partie responsable de la situation socio-économique prévalant dans les pays africains». Le responsable ne faisait pas allusion à la colonisation, laquelle a effectivement hypothéqué pendant longtemps le développement du continent, mais à un autre phénomène. L’immigration clandestine, a-t-il rappelé, est un «vieux problème», puisqu’elle remonte au transfert forcé de milliers d’Africains sur le continent européen, lequel a servi à la libération du continent, puis à sa reconstruction. El Hadj Bakari Kamian estime que 800 000 sujets africains et asiatiques ont été emmenés en Europe.
Et finalement, voulu ou imposé, le contact avec l’Autre, l’étranger, est inévitable. Toutes les lois et tous les pactes possibles et imaginables n’empêcheront pas ceux qui sont persuadés que l’herbe est plus verte de l’autre côté de tenter leur chance. Serge Daniel, auteur des Routes clandestines, l’Afrique des immigrés et des passeurs, conclut, après quatre ans d’enquête, que «plus les frontières seront fermées, plus les clandestins essaieront de venir».