Entre répression et servilité : Rapport annuel de Reporters sans frontière 2008

Au Moyen-Orient, les journalistes sont les premiers témoins des troubles qui handicapent la région. Ils en sont également parmi les premières victimes. Les divisions politico-religieuses au Liban, le spectre d’une guerre civile en Irak et le conflit israélo-palestinien ont des répercussions profondes, dépassant le seul cadre national, sur les professionnels des médias. Cette instabilité chronique sert en permanence de prétexte aux dirigeants pour maintenir une chape de plomb sur les journalistes. Toute critique est perçue comme une volonté de déstabiliser les régimes en place.

Contre toute attente, la violence qui sévit dans la région a refroidi les ardeurs des démocraties occidentales qui ne se sont pas précipitées pour dénoncer les atteintes aux droits de l’homme commises ou tolérées par leurs partenaires économiques. Lors de la visite du chef d’Etat libyen, Mouammar Kadhafi, en France, mais également lors des séjours des présidents George W. Bush et Nicolas Sarkozy dans plusieurs pays de la région, la défense de la liberté d’expression n’a, semble-t-il, pas été à l’ordre du jour. De même, la politique étrangère agressive de l’Iran et l’enlisement de l’armée américaine en Irak ont mis au placard la question des libertés fondamentales dans ces deux pays.

La loi du silence

Si plusieurs pays de la région se sont engagés sur la voie de la modernisation, l’ouverture totale de l’espace politique reste du domaine de l’utopie. Abdallah II, en Jordanie, Mohammed VI, au Maroc, ou encore le président égyptien Hosni Moubarak se sont faits les chantres des réformes démocratiques tout en se donnant, chacun à sa manière, les moyens de peser sur les médias. Dans ces pays, les journalistes sont accusés de délits d’opinion dès lors qu’ils abordent des questions sensibles, telles que la religion, ou osent remettre en question le pouvoir en place. Critiquer ouvertement la monarchie ou le chef de l’Etat conduit directement au prétoire. En 2007, une dizaine de journalistes égyptiens ont eu affaire à la justice suite à des plaintes déposées par des membres du parti du président. Au Maroc, un journaliste encourt en 2008 une peine de cinq ans de prison pour avoir critiqué le discours prononcé par le chef de l’Etat à l’approche d’un important scrutin électoral. Et en Jordanie, un ancien député a été condamné, en octobre, à deux ans de prison pour avoir dénoncé, sur son site Internet, les abus commis dans le royaume hachémite.

La situation est encore moins glorieuse dans les régimes autocratiques de la région. En Syrie, en Tunisie, en Libye ou encore en Arabie saoudite, la liberté de la presse n’est absolument pas garantie. Les journalistes locaux savent qu’ils doivent se taire. Et toute violation de cet accord tacite peut avoir de graves conséquences. Les autorités exercent une telle pression sur les professionnels des médias, et particulièrement sur les patrons de presse, que l’autocensure semble être devenue la première consigne de travail. Les journalistes qui franchissent les lignes jaunes sont, au mieux renvoyés sans ménagement, au pire emprisonnés dans un déni total de justice. La flagornerie reste le moyen le plus sûr de conserver son poste et sa liberté. Les médias tunisiens l’ont bien assimilé et la presse déborde de louanges envers le président Zine el-Abidine Ben Ali, qui a fêté en 2007 le vingtième anniversaire de son accession au pouvoir. En Syrie, le président Bachar el-Assad a fait emprisonner plusieurs journalistes et activistes politiques qui ont lancé un appel au changement démocratique.

Dans les pays du Golfe, la liberté d’expression dont bénéficient certaines chaînes de télévision satellitaires, à l’instar d’Al-Jazira au Qatar ou d’Al-Arabiya en Arabie saoudite, est contrebalancée par leur discrétion sur les gouvernements qui les hébergent et les financent. Les poursuites judiciaires, en hausse en 2007, engagées contre des journalistes de la presse écrite ont mis en péril un pluralisme bourgeonnant.

L’Iran, dernier de la classe

La République islamique d’Iran figure en dernière place de la région, dans le classement de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières. Plus grande prison du Moyen-Orient pour les professionnels des médias, le bagne d’Evin se dresse, menaçant, sur les hauteurs de Téhéran. Au 1er janvier 2008, cinq journalistes y étaient toujours incarcérés. Poursuivis pour "atteinte à la sécurité nationale", ils payent le prix de leur liberté de ton. Seuls les collaborateurs de médias affiliés à des dignitaires du régime, et bénéficiant de leur protection, sont en mesure de publier des articles critiques à l’égard de la politique gouvernementale de Mahmoud Ahmadinejad. Les médias indépendants ou communautaires n’ont pas bénéficié de la même mansuétude. Un journaliste kurde a été condamné à mort pour "propagande séparatiste".

Pas de réformes en 2007

Les réformes nécessaires aux codes de l’information en vigueur dans les pays du Maghreb comme du Moyen-Orient se font toujours attendre. Les législateurs ont montré peu d’empressement à dépénaliser les délits de presse. Il faut dire que la plupart des Parlements de la région ont un pouvoir très limité et aucune réforme ne verra le jour tant que les chefs d’Etat voudront conserver le contrôle des médias. Seul signe encourageant de l’année, aux Emirats arabes unis, le Premier ministre Sheikh Mohammad bin Rashed al Maktoum s’est prononcé, en septembre, en faveur de l’adoption d’une nouvelle loi sur la presse en marge d’un procès intenté contre le responsable d’un site Internet d’informations. En revanche, au Maroc, les négociations entre les ministères de la Communication et de la Justice, d’une part, et les syndicats des journalistes et patrons de presse, de l’autre, ont abouti à une impasse.

Et les codes de la presse ne sont pas les seuls textes utilisés pour faire condamner des journalistes. Plusieurs d’entre eux ont été poursuivis et condamnés, au cours de l’année, en vertu du code pénal de leur pays. C’est le cas en Iran, au Maroc, en Syrie ou encore en Tunisie. En Egypte, une réforme de la Constitution, votée en 2007 à l’initiative du président Hosni Moubarak, semble taillée sur mesure pour paralyser les opposants politiques mais également les journalistes indépendants ou critiques.

Journalistes de guerre malgré eux

Les journalistes du monde arabe rencontrent de nombreux dangers dans l’exercice de leur métier. Ils sont les premières victimes de la guerre en Irak, où 56 professionnels des médias ont été tués en 2007, tous, sauf un, de nationalité irakienne. La violence n’a toujours pas diminué, près de cinq après le début de la guerre, faisant fuir la plupart des reporters étrangers. Certains sont restés, se cantonnant dans des bureaux ultra sécurisés et se rendant rarement sur le terrain. Ces précautions ont permis de diminuer le nombre de victimes parmi les envoyés spéciaux. La couverture des événements se fait donc essentiellement grâce au travail de leurs collaborateurs irakiens. Neuf employés de médias américains ont trouvé la mort dans des embuscades. Ces derniers sont devenus des cibles de premier choix pour les groupes armés fondamentalistes et des individus motivés par l’appât du gain. Les prises d’otages de journalistes se sont également poursuivies, avec 25 kidnappings recensés en 2007. Les autorités n’ont pas mis en place d’initiatives pour endiguer la violence à l’égard des journalistes malgré un bilan effroyable qui ne cesse de s’alourdir : 207 professionnels des médias ont été tués dans le pays depuis le début de la guerre, en mars 2003.

Dans les Territoires palestiniens, les journalistes ont également souffert du conflit entre les partisans du Fatah, parti du président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, et les militants du Hamas, celui de l’ancien Premier ministre Ismaël Haniyeh. La prise de contrôle de la bande de Gaza, en juin 2007, par le parti islamiste a mis en danger les collaborateurs de médias affiliés au Fatah et tous ceux en général qui ont critiqué le Hamas et ses leaders. Un grand nombre ont dû se réfugier en Cisjordanie où, parallèlement, les journalistes proches du Hamas ont été victimes d’interpellations abusives de la part des forces de sécurité de l’Autorité palestinienne. La bande de Gaza est devenue une zone quasiment impraticable pour les reporters étrangers. L’enlèvement du journaliste britannique de la British Broadcasting Corporation (BBC), Alan Johnston, et son maintien en détention pendant 114 jours par un puissant clan gazaouite, a achevé de convaincre les rédactions étrangères de ne plus envoyer de correspondant permanent sur le territoire. Comme en Irak, la couverture des événements est devenue le seul fait de collaborateurs locaux. A ces violences inter-palestiniennes, il faut ajouter les tirs de l’armée israélienne qui ont blessé une quinzaine de journalistes alors qu’ils couvraient des opérations militaires.

Hajar Smouni, Responsable du bureau Maghreb/ Moyen-Orient, Reporters sans frontière

Consulter le rapport intégral sur le site de Reporters sans frontière.